La pauvreté n’est pas une fatalité.

25 juin 2024 - 09:06

La pauvreté n’est pas une fatalité. Elle est le produit du modèle de croissance et des politiques publiques en vigueur. La publication de la note du HCP sur l’évolution du niveau de vie de la population à la lumière des résultats de l’Enquête Nationale sur le Niveau de Vie des Ménages de 2022, n’apporte pas une grande surprise. Les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent. S’il faut enregistrer avec une satisfaction mesurée la diminution de la pauvreté  dite « multidimensionnelle », il y a lieu de retenir de cette note préliminaire, qui sera suivie prochainement par la publication des résultats détaillés, les conclusions suivantes : une augmentation de la « pauvreté absolue » et de la vulnérabilité surtout entre 2019 et 2022, se traduisant par la basculement de 3 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté et la vulnérabilité ; une accentuation des inégalités sociales et spatiales. Les 10 % des ménages les plus aisés consomment 16 fois plus que les 10% des ménages les plus pauvres. Au niveau régional, on retient que dans la région Draa Tafilalet, 1 habitant sur 4 souffre de la vulnérabilité et 1 personne sur 7 vit dans la pauvreté absolue. Enfin, le panier de la ménagère demeure dominé par les biens alimentaires de base traduisant le caractère rudimentaire et primaire du niveau de vie de la majorité des Marocains. Voyons tout cela en détails.

Ainsi, la dépense moyenne par personne est estimée d’après l’enquête à 20685 DH et par ménage à 83713DH. Comme toute moyenne statistique, elle cache nécessairement des disparités entre les ménages, entre les milieux de résidence, rural et urbain, et entre régions.  Sans rentrer dans ce labyrinthe, retenons que ces dépenses sont absorbées à près de 40% (38,2%) par les biens alimentaires de base, suivis par l’habitation et l’énergie (25%), les soins médicaux (5,9%) … Bien sûr, cette structure budgétaire diffère selon le niveau de vie.  Ainsi, le décile des ménages les moins aisés consacrent la moitié de leur budget à l’alimentation contre 30%  pour le décile le plus riche. Cet écart s’accentue nécessairement au niveau des autres dépenses. Les ménages pauvres disposent de peu de ressources à consacrer à l’éducation, à la culture, aux soins. En moyenne, la part du budget consacré à la « culture et loisirs » a dégringolé de 1,9% en 2014 à seulement 0,5% en 2022, soit 109 DH par personne, l’équivalent de 9 DH par mois. Sachant que c’est une moyenne nationale intégrant les riches et les pauvres. On comprend l’effondrement du niveau culturel de la population et la fermeture des salles de cinéma et de spectacle et leur remplacement par des cafés, seul lieu de divertissement de la jeunesse !  Cette « pauvreté culturelle » interpelle sérieusement les pouvoirs publics et la politique culturelle suivie dans notre pays.

Par ailleurs, ladite enquête décèle une amélioration du niveau de vie de la population à un rythme annuel de 1,1% entre 2014 et 2002. Soit. Cette amélioration, du reste timide, n’apparait pas au niveau des taux de la pauvreté tant absolue que relative (vulnérabilité). En effet, si la « pauvreté extrême » a quasiment disparu, ce dont il faut se féliciter, la pauvreté absolue et la vulnérabilité persistent et affichent une certaine « résilience ». Rappelons que le seuil de la pauvreté absolue est fixé à 1,9 $ par jour et par personne en PPA (parité de pouvoir d’achat) et celui de vulnérabilité est fixé à 1,5 fois du premier seuil, soit 2,85 $. Sur cette base, et sans discuter de la pertinence de ces seuils, le taux de la pauvreté absolue est passé de 4,8% en 2014 à 1,7% en 2019 avant de grimper à 3,9% en 2022.  Le nombre des pauvres est passé de 324000 à 1,42 million. On le voit, la crise-covid conjuguée à l’inflation et aux effets de la sécheresse ont pratiquement anéanti les avancées réalisées au cours de la période 2014- 2019. Cette tendance est plus visible au niveau de la vulnérabilité. Ainsi, le taux de vulnérabilité est passé respectivement au cours des trois dates de 12,5% à 7,3% et à 12,9%. Ce faisant, tous les progrès accomplis au cours de la période 2014 et 2019 ont été à leur tour anéantis. Le nombre de vulnérables a grimpé de 2,6 M en 2019, à 4,75 M en 2022, soit une augmentation de 82% en trois ans. Au total, ce sont 3 millions de personnes qui ont basculé vers la pauvreté. Et à ce niveau, l’actuel gouvernement est sérieusement attendu.

Le travail réalisé par le HCP, offre au gouvernement les pistes à suivre. On sait désormais que la pauvreté absolue est un phénomène à dominante rurale et a contrario, la vulnérabilité est un phénomène à dominante urbaine. On sait également que la pauvreté n’est pas répartie d’une « façon équitable » sur les différentes régions. Une attention particulière doit être adressée aux régions délaissées et abandonnées avec à leur tête la région de Draa-Tafilalet, Beni-Mellal Khénifra, Fès-Meknès. Il faut donc actualiser la carte de la pauvreté et agir en conséquence à travers des mesures concrètes en activant les fonds de mise à niveau et de solidarité inter-régionale. Le Maroc doit appartenir à tous les Marocains et ses richesses doivent être équitablement réparties. Ces mesures de « réparation » des dommages doivent être consolidées par des politiques publique appropriées et des réformes de l’abandon des choix de classe en vigueur. Le HCP a eu le mérite de le dire clairement à qui veut l’entendre : « la croissance économique n’a pas suffisamment impacté le recul de la pauvreté monétaire ». La raison est simple: les fruits de la croissance font l’objet d’un accaparement injuste et injustifié provoquant l’appauvrissement de ce peuple laborieux. Plus loin, il est écrit dans le même sens: « une croissance économique de 1%, non génératrice de l’inégalité, donnerait lieu à une réduction annuelle du taux de pauvreté de 2,6% à l’échelle nationale, de 3,6% en milieu urbain et de 2,3% en milieu rural ».

Il n’a y pas de mystère, éradiquer la pauvreté c’est possible. Il faut le vouloir et en être convaincu politiquement  et oser « extraire le ver du fruit ».  Est-ce trop demander ?

 

Dr Abdessalam Seddiki. Économiste et ex ministre de l’emploi et des affaires sociales.

 

 

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