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Toujours en retard ? Quand Gabor Maté et Oliver Burkeman déchiffrent le manque de ponctualité

22 septembre 2025 - 19:04

Et si arriver systématiquement en retard n’était pas un simple manque de discipline, mais le signe d’une blessure ancienne ou d’un trait de personnalité plus profond ? Les psychologues Gabor Maté et Oliver Burkeman offrent deux lectures différentes d’un même comportement quotidien.

Dans un entretien récent accordé au comédien Hasan Minhaj, le Dr Gabor Maté a répondu à une question posée sur le ton de la plaisanterie : pourquoi certaines personnes sont-elles toujours en retard ? Sa réponse a surpris par sa gravité : « Tu réponds probablement aux critères d’un trouble appelé déficit de l’attention. Il implique une difficulté avec la perception du temps et avec la maturité ».  Selon lui, la perception du temps se développe dans l’enfance et peut être perturbée par le stress parental. Les enfants sensibles, exposés à des environnements tendus, intériorisent ce stress et voient certains circuits de leur cerveau se développer de manière atypique. Arriver tard deviendrait alors le reflet d’une adaptation ancienne, une réponse à une enfance marquée par l’anxiété.

Maté illustre son propos avec une scène simple : il est 7 h 55, vous devez être quelque part à 8 h. Pourtant, vous avez l’impression qu’il vous reste une éternité. Ce décalage, écrit-il déjà dans Mentes dispersées, ne relève pas de la négligence, mais d’un rapport altéré au temps. Dans cette perspective, la ponctualité et le retard apparaissent comme l’expression d’un rapport intime au temps forgé dès l’enfance.

Cette explication tranche avec l’approche d’un autre psychologue, l’Anglais Oliver Burkeman, qui associe le manque de ponctualité à des traits de personnalité plus qu’à des traumatismes. Dans une analyse relayée par la BBC, il suggère que les retardataires cherchent souvent à garder le contrôle de la situation, à entrer quand tous les regards les attendent. Une manière paradoxale d’affirmer leur importance, qui cacherait en réalité des insécurités plus profondes.

Les études menées par l’Université de Harvard ajoutent une autre nuance : les personnes régulièrement en retard auraient une perception plus lente du passage du temps, mais aussi des niveaux plus élevés de créativité et de détente. Elles prendraient des décisions plus efficaces dans certaines conditions de travail et, selon ces recherches, jouiraient même d’une espérance de vie plus longue. Loin de voir le manque de ponctualité comme un défaut à corriger, ces chercheurs y lisent parfois un signe de flexibilité cognitive et de résilience au stress.

Ainsi, trois regards coexistent. Pour Maté, le retard chronique renvoie au traumatisme et au déficit de l’attention. Pour Burkeman, il reflète une personnalité marquée par le besoin de contrôle et d’attention. Pour les chercheurs de Harvard, il peut être corrélé à des traits positifs : créativité, productivité, longévité. Ces interprétations se complètent et dessinent un spectre où se croisent l’histoire intime, le caractère et la culture.

La ponctualité se présente comme une valeur élastique, rigoureuse en Allemagne, plus souple au Maghreb et vécue avec une plus grande relativité en Amérique latine. Ce que certains appellent manque de respect est ailleurs perçu comme souplesse relationnelle. La diversité des approches culturelles relativise les diagnostics psychologiques et rappelle que le temps est toujours socialisé.

Pour un lecteur maghrébin, la réflexion prend la forme d’un espace critique qui interroge la manière de concilier la nécessité de respecter les engagements collectifs avec la compréhension des fragilités individuelles et de maintenir l’exigence de ponctualité dans le travail et la vie publique tout en reconnaissant que certains retards traduisent autre chose qu’un défaut moral.

Il est clair que le manque de ponctualité a un coût social puisqu’il fait perdre du temps, génère des tensions et alimente l’image d’irrespect. Mais il devient plus intelligible lorsqu’on l’observe à la lumière de la psychologie et de la culture. Le retard chronique ne se réduit pas à un caractère faible, il peut aussi refléter une enfance stressée, l’expression d’un besoin d’attention ou le symptôme d’une perception singulière du temps.

En fin de compte, ce comportement apparemment banal nous conduit à interroger ce que notre rapport au temps dit de la société en formation. Chaque retard porte une histoire intime, chaque exigence de ponctualité incarne un modèle social. Entre trauma, ego et créativité, le manque de ponctualité reflète notre façon de cohabiter avec le temps et avec les autres.

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