>

La vision géopolitique du projet « Intelligence artificielle – Made in Morocco »… une puissance douce numérique et un levier de coopération

16 janvier 2026 - 17:50
                                         Omar Hilale, Ambassadeur, Représentant permanent du Maroc auprès des Nations Unies

Intervention prononcée à l’occasion de la Journée nationale de l’intelligence artificielle au Maroc, organisée par le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, le 12 janvier à Rabat.

Je me réjouis de pouvoir intervenir lors de ce forum de haut niveau, consacré à la présentation du projet « Intelligence artificielle – Made in Morocco » en tant que levier de la transformation numérique et de la modernisation des services publics.

Je tiens, en premier lieu, à adresser mes plus sincères remerciements à Madame la ministre Amal El Fallah Seghrouchni pour son aimable invitation à participer à cette rencontre, qui revêt une importance stratégique pour l’avenir numérique du Maroc.

La présentation du projet « Intelligence artificielle – Made in Morocco » intervient à un moment particulièrement opportun, dans un contexte international marqué par une accélération sans précédent des avancées de l’intelligence artificielle. L’importance de cette initiative marocaine peut être mise en lumière à travers trois évolutions majeures.

Premièrement, le secteur de l’intelligence artificielle est entré dans une phase effective d’industrialisation à grande échelle. Il ne s’agit plus de projections ou d’hypothèses, mais d’une réalité tangible : les investissements privés ont dépassé 202 milliards de dollars en 2025. Les modèles d’apprentissage automatique sont passés de systèmes reposant sur des milliards d’opérations en 2022 à des modèles dépassant aujourd’hui le seuil des milliers de milliards. La capacité de calcul des superordinateurs dédiés à l’IA enregistre une croissance annuelle moyenne de près de 150 % depuis 2019.

Deuxièmement, cette dynamique rapide dissimule une course géopolitique intense. Près de 60 % des talents sont concentrés chez les acteurs technologiques américains, tandis que la répartition des brevets demeure profondément déséquilibrée : la Chine représente plus de la moitié des dépôts mondiaux et contrôle environ 80 % des matières premières stratégiques. La souveraineté des données est devenue un enjeu central au sein de l’Union européenne à travers le « AI Act », alors que les États-Unis et la Chine privilégient des approches nationales fondées sur des infrastructures de cloud souverain. En Afrique, le nombre de centres de données opérationnels ne dépasse guère 200, soit à peine 2 % de la capacité mondiale, contre plus de dix mille centres à l’échelle planétaire.

Troisièmement, face à ces évolutions, 74 pays ont déjà adopté des stratégies nationales dédiées à l’intelligence artificielle, dont 45 % dans les pays du Sud global, avec une priorité accordée aux infrastructures, à la recherche en calcul haute performance et au développement de modèles avancés.

Toutefois, l’Afrique, bien qu’elle dispose de 17 cadres stratégiques nationaux, n’attire aujourd’hui que 1,5 % des investissements mondiaux dans ce domaine, ce qui souligne l’urgence d’un partenariat international plus équitable, plus inclusif et mieux équilibré.

Dans ce contexte géopolitique en profonde mutation, le Maroc a fait le choix d’une démarche anticipative et éclairée. Le projet « Intelligence artificielle – Made in Morocco » vise à positionner le pays parmi les nations maîtrisant les outils numériques de pointe, à renforcer une économie numérique compétitive, à soutenir une croissance durable fondée sur l’innovation, à répondre aux besoins nationaux et à s’ouvrir aux échanges internationaux.

Le réseau des Instituts Al-Jazari constituera l’instrument central de la mise en œuvre de ce projet stratégique, en traduisant les orientations générales en projets concrets et en ouvrant de nouvelles perspectives dans plusieurs domaines.

L’importance du projet « Intelligence artificielle – Made in Morocco » réside dans sa capacité à transformer l’évolution d’une industrie mondiale dominée par les géants technologiques en une opportunité géopolitique réelle pour le Maroc.

Dès lors, une question essentielle s’impose : comment ce projet peut-il dépasser le cadre national et faire du Maroc un pôle numérique continental ?

Le choix du Maroc est clair : faire des technologies numériques, et de l’intelligence artificielle en particulier, un levier de développement durable à l’échelle nationale, un outil de coopération solidaire et productive, ainsi qu’un vecteur de rayonnement technologique international, afin de réduire les écarts entre les pays partenaires et amis, ainsi qu’en leur sein.

Ce projet stratégique repose sur trois grands axes.

Premièrement : le développement d’une intelligence artificielle souveraine

Le projet consacre le principe de souveraineté numérique comme pilier de l’indépendance technologique nationale, à travers la maîtrise complète des infrastructures, notamment le cloud souverain dont le déploiement progressif a débuté en 2025. Celui-ci permet le stockage et le traitement des données sur le territoire national, sans recours à des serveurs étrangers.

Ce choix garantit une protection renforcée des données du pays, soumises exclusivement à la législation nationale, tout en réduisant les risques sécuritaires liés à leur traitement hors frontières.

Le projet dépasse la seule dimension technique pour installer le Maroc comme un modèle africain alternatif face à la dépendance technologique vis-à-vis des grands acteurs internationaux.

Cette doctrine numérique est appelée à se renforcer et à se transformer en une véritable puissance douce diplomatique, à travers l’exportation du modèle « Intelligence artificielle – Made in Morocco », adaptable aux spécificités et aux besoins des pays du Sud global en général, et des pays africains en particulier.

Deuxièmement : le renforcement d’une coopération solidaire

Conformément aux Hautes Orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, en matière de coopération multidimensionnelle et efficace, cette stratégie repose sur une trilogie complémentaire.

a) Coopération Sud–Sud
Elle vise à doter les pays en développement de solutions d’IA adaptées à leurs priorités locales, à accélérer la réalisation des Objectifs de développement durable, à réduire la fracture numérique et à renforcer l’efficacité des politiques publiques, notamment par :
– la transition de données fragmentées vers une intelligence intégrée et en temps réel ;
– l’amélioration du ciblage des politiques publiques et du suivi de leurs impacts, notamment dans des secteurs complexes tels que la santé, la protection sociale et la résilience climatique ;
– le renforcement de l’efficacité des dépenses publiques, des systèmes de protection sociale et des mécanismes de financement du développement.

La revue Nature Communications a mis en évidence que l’intelligence artificielle peut contribuer positivement à 134 des 169 Objectifs de développement durable. Les Nations Unies ont également confirmé que l’IA peut accélérer la réalisation d’environ 80 % de ces objectifs, à condition d’une adoption responsable et inclusive.

Cette orientation s’inscrit dans la continuité du Forum de haut niveau sur l’IA en Afrique, tenu à Rabat en juin 2024, qui a appelé, sous leadership marocain, à une gouvernance mondiale de l’IA centrée sur l’humain et les priorités africaines.

Dans le même esprit, le Centre Digital for Sustainable Development (D4SD), créé en partenariat avec le Programme des Nations Unies pour le développement en septembre 2025, illustre l’engagement marocain en faveur de l’usage de l’IA dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la gouvernance dans l’espace arabo-africain, en cohérence avec les objectifs nationaux et continentaux des Instituts Al-Jazari.

b) Coopération Nord–Sud
Elle favorise le transfert technologique indispensable au développement des pays du Sud, à travers :
– l’accord de septembre 2025 avec Mistral AI pour développer des modèles capables de traiter la langue arabe et ses variantes ;
– l’accord de juillet 2025 avec le groupe Onepoint pour la création d’un centre d’excellence en données et intelligence artificielle ;
– le renforcement de la présence d’Oracle et de Huawei, ainsi que la disponibilité d’OpenAI pour une coopération en recherche ;
– la décision de Nvidia d’inscrire le Maroc parmi ses priorités africaines en matière d’infrastructures d’IA.

c) Coopération triangulaire
Elle repose sur l’articulation de l’expertise technologique des pays du Nord avec les compétences marocaines au bénéfice des pays du Sud, avec l’appui des organisations internationales et des institutions financières, afin d’ancrer une souveraineté numérique partagée et durable, notamment à travers des plateformes telles que South-South Galaxy et les agences spécialisées des Nations Unies.

La réussite de cette stratégie suppose des mécanismes de financement adaptés. Le Maroc peut s’appuyer sur son expérience avec le Fonds vert pour le climat, s’inspirer du modèle du Fonds mondial pour l’IA créé en 2024 avec un capital initial de 3 milliards de dollars, ainsi que des dispositifs issus de la Conférence de Séville sur le financement du développement.

Troisièmement : la mobilisation diplomatique collective

Dans le cadre de la vision royale de la coopération Sud–Sud, la diplomatie marocaine œuvrera à promouvoir la marque « Intelligence artificielle – Made in Morocco » à l’échelle internationale, en tant qu’outil de coopération et levier de défense des intérêts des pays du Sud dans les enceintes multilatérales.

Le Maroc a été choisi, en partenariat avec les États-Unis, pour porter la première résolution onusienne sur l’intelligence artificielle en mars 2024. Il préside actuellement le Groupe des amis des Nations Unies pour l’IA au service du développement durable et conduit la Coalition africaine pour la science, la technologie et l’innovation.

Cette diplomatie technologique multidirectionnelle traduit un leadership national qui contribue à écrire l’avenir du Sud global dans le langage de l’intelligence artificielle, à travers des modèles inclusifs respectueux des spécificités culturelles, limitant les biais algorithmiques et fondant une influence basée sur la coopération et l’ouverture.

Face à l’aggravation des fractures numériques à l’échelle mondiale, le projet « Intelligence artificielle – Made in Morocco » constitue un choix stratégique reflétant l’engagement du Maroc en faveur de la justice numérique, de la coopération équitable et de la souveraineté partagée avec les pays du Sud, en particulier les pays arabes et africains.

L’enjeu consiste désormais à transformer ce projet en une véritable puissance douce, capable de renforcer le rayonnement du Maroc à l’échelle continentale et internationale, à travers des partenariats fondés sur la solidarité, le partage et le transfert de compétences.

L’expérience marocaine en matière d’intelligence artificielle éthique et responsable réunit tous les atouts pour devenir une référence internationale.

Ainsi, le Maroc consolide sa position comme pays innovant, ouvert sur son environnement régional et acteur influent du système numérique mondial.

Partager l'article

Partagez vos idées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *