Abdessamad BENCHRIF
Les récentes tentatives d’incursion militaire signalées près de l’oasis d’Ich, dans la province marocaine de Figuig, ne relèvent ni de l’accident ni du simple ajustement tactique. Elles s’inscrivent dans une séquence politique où la frontière devient un instrument de mise en scène stratégique, révélateur des fragilités internes du régime algérien et des recompositions géopolitiques en cours au Maghreb.
Les tentatives d’incursion militaire récemment signalées à proximité de l’oasis d’Ich, dans la province marocaine de Figuig, ne sauraient être interprétées comme un simple ajustement tactique. Elles s’inscrivent dans une séquence politique plus large où la frontière cesse d’être un tracé administratif pour devenir un instrument de signalement stratégique. À l’échelle maghrébine, ces gestes en apparence localisés révèlent des recompositions plus profondes : crise de légitimité interne, rivalités régionales persistantes et instrumentalisation politique de la question territoriale.
Les frontières orientales du Maroc occupent, à cet égard, une place singulière. Issues de découpages coloniaux et d’arrangements successifs hérités de la période française, elles demeurent chargées d’ambiguïtés historiques et symboliques. Loin de constituer un simple périmètre de sécurité, elles forment un espace de mémoire, de souveraineté et de projection stratégique. Toute activité militaire dans cette zone est, dès lors, inévitablement perçue comme un message politique.
La question centrale n’est donc pas tant celle de la nature technique des manœuvres que celle de leur fonction. Pourquoi ce moment précis ? Pourquoi cette géographie particulière ? Et pourquoi investir un espace dont la sensibilité historique est parfaitement connue des deux États ?
Une première hypothèse renvoie à la situation intérieure algérienne. Les systèmes politiques fortement structurés autour de l’institution militaire ont tendance, lorsque leur légitimité économique et sociale s’érode, à mobiliser la rhétorique de la menace extérieure afin de reconstituer une cohésion nationale fragilisée. La frontière devient alors un théâtre symbolique où se rejoue l’unité du corps politique. Il ne s’agit plus seulement de défense, mais de production de sens : l’ennemi extérieur sert à consolider l’ordre interne.
Dans ce schéma, le Maroc occupe depuis longtemps une place centrale dans l’imaginaire stratégique algérien. Le différend autour du Sahara, les compétitions d’influence en Afrique et l’absence d’intégration maghrébine ont progressivement transformé la relation bilatérale en une rivalité structurelle. Le voisin occidental fonctionne ainsi comme un référent négatif récurrent, utile à la narration sécuritaire du pouvoir.
Toutefois, l’épisode actuel semble dépasser la seule logique de diversion. Il peut également être lu comme une tentative d’anticipation géopolitique. En consolidant sa présence militaire le long de la frontière orientale, Alger chercherait à figer le statu quo territorial et à prévenir toute remise en discussion des héritages frontaliers, notamment au regard des revendications historiques marocaines concernant certaines zones orientales intégrées à l’Algérie lors des recompositions postcoloniales. L’objectif implicite serait d’imposer le fait accompli par la matérialité du contrôle militaire.
Ce choix met en lumière un paradoxe récurrent. L’État algérien fonde une part essentielle de sa légitimité sur la mémoire anticoloniale, tout en sanctuarisant des frontières directement issues du découpage colonial. Cette tension entre récit révolutionnaire et conservation des tracés hérités traduit moins une cohérence historique qu’un impératif de stabilité étatique. La frontière n’y est pas pensée comme un produit de l’histoire, mais comme une ligne intangible garante de la survie du régime.
Parallèlement, le contexte diplomatique régional a évolué. Le dossier du Sahara marocain a connu ces dernières années un rééquilibrage notable en faveur du Maroc, à travers la multiplication des soutiens internationaux au plan d’autonomie. Cette dynamique réduit mécaniquement la capacité d’influence d’Alger, principal soutien du front séparatiste, et affaiblit son rôle de pivot dans la gestion du conflit. Dans une telle configuration, la tentation de compenser les revers diplomatiques par des démonstrations de fermeté militaire devient plus forte.
Pourtant, l’histoire des relations internationales montre que la militarisation des différends frontaliers produit rarement des gains politiques durables. Elle tend au contraire à figer les antagonismes et à alourdir les coûts économiques. Dans le cas maghrébin, ces coûts sont particulièrement visibles : budgets de défense élevés, faiblesse des échanges commerciaux intrarégionaux, paralysie chronique de l’Union du Grand Maghreb. L’entretien de la rivalité mobilise des ressources qui pourraient être consacrées au développement.
De son côté, le Maroc semble privilégier une approche plus composite : sécurisation des marges territoriales, diplomatie active et élargissement des partenariats économiques. Cette stratégie graduelle, moins spectaculaire, mise davantage sur la consolidation institutionnelle que sur la démonstration de force, contribuant à déplacer la compétition du terrain militaire vers celui de l’influence économique et politique.
Ainsi, les tensions observées à l’est du Royaume ne préfigurent pas nécessairement un conflit ouvert. Elles révèlent plutôt l’existence de deux logiques étatiques divergentes : l’une, marquée par la centralité de l’appareil sécuritaire et une gestion défensive de la légitimité ; l’autre, davantage orientée vers la diversification diplomatique et l’intégration économique.
En définitive, la séquence actuelle révèle moins l’imminence d’une guerre que la persistance d’un modèle politique pour lequel la frontière demeure un outil de gouvernement. Tant que la stabilité interne reposera sur la désignation d’un adversaire extérieur, la tentation de l’escalade subsistera.
Mais cette stratégie montre ses limites. À long terme, la sécurité ne se décrète pas par la seule présence militaire : elle se construit à travers des institutions légitimes, des économies interdépendantes et des espaces régionaux coopératifs. À défaut de ces conditions, la frontière cesse d’être une protection pour devenir le symptôme d’un blocage historique.

