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Classe moyenne marocaine : l’érosion silencieuse

01 avril 2026 - 10:48

Le danger, pour le Maroc, n’est pas forcément dans l’explosion. Il est peut-être plus insidieux : dans l’usure. Dans cette fatigue lente d’une société qui continue de tenir debout, mais qui croit de moins en moins à ce qu’elle promet à ses propres enfants. Lorsqu’une classe moyenne commence à se sentir vulnérable, ce n’est pas seulement son pouvoir d’achat qui recule. C’est tout l’imaginaire de la stabilité qui vacille.

Pendant longtemps, le pays a vécu sur un compromis implicite. L’État garantissait l’ordre, une progression économique graduelle, une ouverture relative de l’accès à l’éducation et des services publics. En retour, une large partie de la société acceptait un système politique fortement centralisé, tant que l’idée de progrès restait perceptible. Ce pacte n’avait rien d’écrit, mais il fonctionnait : chacun pouvait croire que l’effort finirait par payer.

C’est précisément cette croyance qui s’effrite aujourd’hui.

La classe moyenne urbaine — fonctionnaires, cadres intermédiaires, professions libérales, petits entrepreneurs, salariés qualifiés — a longtemps constitué le socle discret de la stabilité marocaine. Ni privilégiée, ni marginale, elle occupait cette place essentielle d’où naissent la consommation, l’investissement familial dans l’éducation, l’adhésion à la norme et une certaine confiance dans l’avenir. Or c’est ce socle qui donne aujourd’hui des signes de fatigue.

L’inflation des dernières années n’a pas seulement alourdi les dépenses des ménages. Elle a installé quelque chose de plus corrosif : le sentiment que travailler, prévoir, se discipliner, tout cela ne protège plus autant qu’avant. Quand les prix alimentaires grimpent, quand les charges fixes s’accumulent, quand le salaire cesse de garantir un minimum de projection, la vie quotidienne devient une gestion défensive. On ne construit plus ; on amortit.

À cette pression sur le budget s’ajoute une autre fissure, plus profonde encore : celle du marché du travail. Le chômage demeure élevé, mais il frappe avec une cruauté particulière les diplômés. Voilà des années que le pays produit des parcours universitaires, des ambitions, des attentes, sans offrir en face un volume suffisant d’emplois qualifiés. Le résultat est politiquement redoutable : une jeunesse instruite, socialisée à l’idée du mérite, découvre que le diplôme n’ouvre pas forcément la porte qu’on lui avait désignée.

Il faut ajouter à cela la question du logement, devenue l’un des principaux révélateurs du décrochage. Dans les grands centres urbains, accéder à la propriété relève de plus en plus du parcours d’obstacles. Pour beaucoup de jeunes actifs, l’installation stable se transforme en horizon différé, parfois presque abstrait. Or, dans des sociétés comme la nôtre, le logement n’est pas un simple bien de consommation. Il est une preuve de consolidation sociale, un signe tangible d’entrée dans l’âge adulte, une promesse de continuité. Quand cette promesse se dérobe, c’est tout un rapport au futur qui se dérègle.

Il ne s’agit pas de dire que le Maroc bascule dans la pauvreté généralisée. Ce serait faux. Le problème est plus subtil, et peut-être plus dangereux : l’extension d’une vulnérabilité au sein même des catégories qui étaient censées incarner la stabilité. Une classe moyenne appauvrie ou anxieuse ne descend pas nécessairement dans la rue. Mais elle réduit ses dépenses, reporte ses projets, doute davantage, transmet moins d’optimisme. À terme, elle cesse d’être un moteur et devient un corps social sur la défensive.

C’est là que la question cesse d’être purement économique. Car le malaise matériel finit toujours par rencontrer le malaise politique. Quand une partie importante de la société a le sentiment que ses efforts produisent moins de résultats, la distance avec les institutions s’accroît. La défiance ne prend pas toujours la forme du fracas. Elle s’exprime aussi dans la lassitude électorale, dans la suspicion vis-à-vis de la parole publique, dans cette impression diffuse que la décision se prend ailleurs, loin des vies concrètes et des urgences ordinaires.

Le Maroc dispose, il faut le reconnaître, d’un atout fondamental : la continuité institutionnelle qu’assure la monarchie. Dans une région secouée par les ruptures, cette centralité a constitué un facteur de stabilité décisif. Mais la stabilité ne dispense pas de répondre aux transformations sociales. Elle ne remplace ni l’efficacité économique, ni la mobilité sociale, ni le besoin croissant de lisibilité dans l’action publique. Or une société urbaine plus instruite, plus connectée, plus exposée aux comparaisons extérieures, tolère de moins en moins que la promesse d’ascension se vide de sa substance.

Le malaise marocain, pour l’instant, reste largement silencieux. Non parce qu’il serait faible, mais parce qu’il demeure dispersé. Les réseaux sociaux absorbent une partie croissante de la frustration. La critique s’y exprime, circule, se commente, s’amplifie parfois. Mais elle se transforme rarement en force collective durable. Le souvenir de certaines séquences de contestation, et des limites qu’elles ont rencontrées, pèse encore lourd. Il en résulte une société où le mécontentement existe sans toujours trouver sa forme politique.

C’est pourquoi le vrai risque n’est pas nécessairement celui d’une rupture soudaine. Le vrai risque est celui d’un pays qui s’use par en bas, à mesure que s’abîme le lien entre effort et récompense, entre mérite et mobilité, entre stabilité et adhésion. Une société peut supporter beaucoup de contraintes lorsqu’elle croit encore à la possibilité d’avancer. Elle devient plus fragile lorsqu’elle a le sentiment de piétiner.

Le Maroc n’est pas au bord d’un effondrement. Mais il serait imprudent de confondre calme apparent et santé sociale. Car une classe moyenne qui s’appauvrit n’est pas seulement une catégorie en difficulté : c’est un pilier qui se fissure. Et lorsqu’un pilier commence à douter de l’édifice qu’il soutient, c’est tout l’équilibre national qui entre, lentement, dans la zone du doute.

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