Juan Carlos Ier a accordé un long entretien au quotidien conservateur français Le Figaro à l’occasion de la remise du prix spécial du livre politique de l’Assemblée nationale pour ses mémoires, publiées en novembre. À Paris, il a revendiqué son rôle dans la transition démocratique espagnole et lors de la tentative de coup d’État du 23 février 1981, sans faire la moindre référence aux enquêtes judiciaires qui avaient motivé son départ pour Abu Dhabi en 2020. Chaque apparition publique de l’émérite contraint la Maison royale à un silence dont le coût ne cesse de croître.
Juan Carlos Ier a reçu le 11 avril dernier, à Paris, le prix spécial du livre politique de l’Assemblée nationale française pour ses mémoires Réconciliation, publiées en novembre en France avec un tirage initial de 100 000 exemplaires. La cérémonie, organisée à l’Hôtel de Lassay, a réuni des figures de l’espace conservateur européen, parmi lesquelles le journaliste Gérard de Villiers et la princesse Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, dans une soirée placée sous le signe des éloges à sa personne — l’historienne Annette Wieviorka le qualifiant notamment d’homme d’un « courage exceptionnel ». Aucun représentant de la Maison royale espagnole n’assistait à la cérémonie.
L’entretien accordé à la journaliste Anne Fulda du Figaro, publié ce samedi, brosse le portrait d’un homme qui, à 88 ans et avec le recul de l’exil, a décidé de fixer lui-même son propre récit historique avant que d’autres ne le fassent à sa place. « Ma vie a été dictée par les exigences de l’Espagne et du trône. J’ai rendu la liberté aux Espagnols au nom de la démocratie, mais moi, je n’ai jamais pu bénéficier de cette liberté pour moi-même », a-t-il déclaré. Cette phrase condense l’argument central de ses mémoires : l’auto-immolation du roi au service de la nation comme grille de lecture de toute sa trajectoire.
Le récit que construit Juan Carlos
Dans cet entretien, l’émérite revendique de manière récurrente trois acquis historiques : son rôle dans la transition démocratique, son action lors de la tentative de coup d’État du 23 février 1981, et la stabilité institutionnelle qu’il attribue à la monarchie comme forme de gouvernement. « Je pense toujours que la monarchie est bonne pour le peuple. Elle apporte la stabilité, ou se réinvente au cours de ces quatre dernières années. Elle incarne ainsi, et surtout, l’unité du pays », a-t-il affirmé. L’argument reproduit la thèse centrale de Réconciliation : la figure du roi émérite et l’institution monarchique sont indissociables du processus de démocratisation espagnol.
Ce que le récit omet est aussi significatif que ce qu’il contient. Juan Carlos ne mentionne à aucun moment les enquêtes du Parquet helvétique sur des comptes en Suisse liés à des commissions perçues dans le cadre du contrat ferroviaire de La Mecque, ni les fonds reçus du roi d’Arabie saoudite qu’a examinés le Tribunal suprême espagnol avant de classer l’affaire pour prescription. Il ne fait pas davantage allusion à la décision de son fils Felipe VI de renoncer publiquement en 2019 à l’héritage paternel et de lui retirer son allocation de la Maison royale. Dans le Paris du Figaro, ces pages du dossier n’existent tout simplement pas.
Les mémoires comme instrument
Le choix du décor n’est pas accidentel. Le Figaro est le quotidien de référence de la droite française, avec un lectorat enclin à accueillir avec sympathie le récit d’un monarque qui se présente comme victime de son époque et garant de la démocratie face au socialisme. Le prix de l’Assemblée nationale confère au livre un vernis de reconnaissance institutionnelle qui renforce sa diffusion dans l’espace conservateur européen. Juan Carlos a choisi, pour relancer ses mémoires, un décor où les questions embarrassantes ne font pas partie du protocole.
Le livre, dont la première édition française a dépassé les 100 000 exemplaires, paraît quelques mois après que le roi émérite avait multiplié d’autres gestes de visibilité calculée : sa présence à la corrida de la Real Maestranza de Séville à Pâques, acclamé par le public dans les gradins, et ses déclarations sur la politique espagnole dans des entretiens précédents. La logique est constante : Juan Carlos ne se retire pas — il choisit quand et comment apparaître, et chaque apparition est une intervention dans le débat sur sa propre figure, sur la monarchie et, par extension, sur son fils.
Felipe VI acculé
Depuis que Juan Carlos a communiqué à Felipe VI, en mars 2020, sa décision de s’installer à Abu Dhabi, le roi a maintenu une distance publique délibérée vis-à-vis de son père. À cette époque, le Palais de La Zarzuela avait publié un communiqué dans lequel Felipe VI exprimait son soutien à cette décision « avec fierté » — une formulation que les analystes avaient lue comme une manière de gérer le dommage réputationnel sans rompre explicitement le lien filial. La stratégie de la Maison royale a été depuis lors celle du silence : ne pas commenter les apparitions de l’émérite, ne pas valider son récit, ne pas le confronter.
Le problème est que ce silence a un coût croissant. Chaque entretien de Juan Carlos, chaque acte public, chaque nouveau chapitre de ses mémoires ravive en Espagne le débat sur la mise en cause des responsabilités, l’opacité financière et les limites de l’inviolabilité royale. Felipe VI ne peut pas désavouer publiquement son père sans provoquer une crise institutionnelle de premier ordre, mais il ne peut pas non plus cautionner un récit que l’opinion publique espagnole majoritaire considère comme incomplet. Il se retrouve pris dans une position dont Juan Carlos lui-même, consciemment ou non, renouvelle les termes chaque fois qu’il choisit un décor comme celui du Figaro pour continuer à raconter sa version de l’histoire.
Le roi émérite conclut l’entretien par une sentence qui résume bien l’esprit du livre : « Les temps ont changé et l’Espagne a bien évolué. » Depuis Abu Dhabi d’abord, depuis Paris aujourd’hui, Juan Carlos observe ce changement comme quelqu’un qui se sent partie intégrante et indispensable de celui-ci. Felipe VI, pendant ce temps, gouverne une institution dont la stabilité dépend en partie de ce que son père cesse de rappeler au pays qu’il existe toujours

