Dans le débat public marocain, c’est le langage des chiffres et des grands projets qui occupe le devant de la scène : taux de croissance, investissements, infrastructures, grands chantiers structurants en cours. Pourtant, une question fondamentale demeure absente ou perpétuellement ajournée : quelle place occupe la culture dans toutes ces transformations et ces projets ? Et quel sens peut-on donner à un développement piloté par une logique purement technicienne, vidé de tout horizon intellectuel ou vision critique ?
Ce n’est pas là un exercice théorique. L’expérience historique montre que les sociétés qui ont réduit leur renaissance à une logique de performance matérielle, sans investir dans l’être humain en tant que sujet pensant, ne construisent qu’une croissance fragile, prompte à se fissurer. Le développement n’est pas une suite de tableaux comptables : c’est une capacité à produire du sens, à édifier une conscience critique collective. Et ces fonctions sont culturelles avant d’être économiques.
Ce qui est préoccupant dans le cas marocain, c’est que cette conscience semble absente au cœur même des institutions chargées de la culture. Au lieu d’être un espace de production de vision, le ministère de la Culture s’est transformé — bien souvent — en appareil administratif dominé par une approche technicienne et bureaucratique, où la culture se gère selon la logique des dossiers et des procédures, non selon celle du projet intellectuel.
Le problème ne s’arrête pas aux outils : il s’étend à la nature même des acteurs. On observe qu’une part significative de la structure administrative chargée du secteur manque des formations culturelles et intellectuelles qui permettraient de saisir les complexités du champ culturel — son histoire, ses équilibres, ses grandes questions. La gestion devient alors davantage une expédition administrative d’une affaire mal comprise dans sa profondeur, qu’un accompagnement éclairé d’une dynamique sociétale sensible.
Ce qui complique davantage la situation, c’est la prévalence d’un regard condescendant — et parfois d’une méfiance larvée — à l’égard des intellectuels, comme s’ils constituaient un fardeau encombrant que l’institution ne saurait supporter. À cette attitude répond une logique autrement plus dangereuse : celle des réseaux étroits, où les relations de proximité et de loyauté — voire les appartenances organisationnelles — priment sur le critère de la compétence et du mérite. Le paysage culturel se trouve ainsi reconfiguré selon des cercles d’influence, non selon une logique de création, de contribution et d’excellence.
Dans ces conditions, le ministère de la Culture perd son identité stratégique et se mue progressivement en espace à dominante folklorique et festive, où la culture se réduit à des festivals saisonniers, des spectacles de représentation et un discours populiste superficiel visant la satisfaction immédiate plutôt que la construction d’un impact profond et durable. C’est une culture davantage consommée que produite, davantage mise en scène que pensée.
Mais le problème le plus profond est que ce modèle ne marginalise pas seulement l’intellectuel — il vide l’action publique elle-même de sa dimension prospective. Car lorsque les producteurs d’idées sont écartés des cercles de décision et remplacés par des influenceurs, ce n’est pas la cohésion que l’on croit obtenir : c’est un vide intellectuel qui se creuse, promptement comblé par des discours de simplification, de médiocrité et de mobilisation émotionnelle. Lorsque les grandes questions fondamentales disparaissent, ce sont des réponses toutes faites qui s’imposent. Et lorsque la critique recule, le cercle de la conformité s’élargit.
« La culture n’est pas un luxe, et l’intellectuel n’est pas un adversaire. Il est un élément d’équilibre au sein de la société, une voix nécessaire pour éprouver les politiques publiques, élargir leur horizon et les relier aux questions du présent et de l’avenir. »
La culture n’est pas un luxe, et l’intellectuel n’est pas un adversaire. Il est un élément d’équilibre au sein de la société, une voix nécessaire pour éprouver les politiques publiques, élargir leur horizon et les relier aux questions du présent et de l’avenir — aux enjeux de la société, à ses aspirations, aux transformations qui la traversent. Sans ce rôle, les politiques publiques se réduisent à une gestion quotidienne des crises, dépourvue de profondeur et de vision.
Dans le monde d’aujourd’hui, la puissance ne se mesure plus seulement à la taille de l’économie ou à l’arsenal militaire, mais aussi à la capacité de produire de la connaissance et d’exercer une influence symbolique. La culture, en ce sens, n’est pas un secteur marginal : c’est un levier de souveraineté à part entière. Les États qui l’ont compris n’ont pas géré leur culture avec un esprit purement administratif — ils ont investi dans leurs intellectuels et les ont placés au cœur de la réflexion stratégique.
Lorsque la culture se réduit à une bureaucratie sans imagination et à des réseaux sans projet, tout discours sur la modernisation demeure inachevé. Car la modernisation n’est pas une importation de technologies, ni une multiplication de discours sur l’industrie culturelle, la numérisation de la culture, l’intelligence artificielle ou les jeux vidéo. C’est un changement dans les modes de pensée, de planification et de conception. Et cela ne se décrète pas — cela se construit par l’école, l’université, le livre, le débat public libre et un journalisme civique responsable.
C’est pourquoi la réhabilitation de la culture au Maroc exige bien plus qu’un soutien financier, des réformes de façade ou un battage médiatique. Elle requiert une rupture nette avec la logique de la gestion technicienne étroite, avec les réseaux de clientélisme culturel et avec le regard qui voit dans l’intellectuel un élément perturbateur. Elle exige, avant tout et après tout, une redéfinition de la culture comme choix stratégique — et non comme dossier administratif.
Car une société ne peut consommer les idées des autres et prétendre à l’excellence. Et un développement sans culture ne peut être qu’une croissance sans âme.
« Un développement sans culture ne peut être qu’une croissance sans âme. »
Le Maroc qui aspire à occuper une position avancée ne sera pas construit par les seuls projets, mais par les idées qui les orientent. Et lorsque ces idées sont marginalisées, ou que ceux qui les produisent sont écartés, la réforme trébuche — même lorsqu’elle affiche des chiffres qui donnent l’illusion du succès et de la sérénité.
Abdessamad Bencherif — Journaliste et écrivain

