Entre promesse institutionnelle et rhétorique de la marginalisation, Al Hoceima reste enfermée dans une double impasse. Et si la question de la ville créative permettait enfin d’en sortir ?
Il y a une image qui revient souvent quand on parle d’Al Hoceima. Celle d’une ville suspendue entre la mer et la montagne, entre le bleu de la Méditerranée et le vert sombre du Rif — une ville dont la beauté physique contraste avec une réalité quotidienne qui, elle, ne fait pas dans la métaphore.
Des rues défoncées que les premières pluies d’automne transforment en torrents boueux, pendant que les mêmes responsables locaux inaugurent des projets photographiés pour les réseaux sociaux. Des factures d’eau et d’électricité qui s’envolent sans que personne ne s’en explique vraiment — et ce n’est pas une impression : selon les données du Haut-Commissariat au Plan, Al Hoceima se classe régulièrement parmi les deux ou trois villes les plus chères du Royaume en termes d’évolution des prix à la consommation, derrière Casablanca seulement, avec des hausses qui dépassent la moyenne nationale sur presque tous les postes de dépense. Un appartement modeste qu’on louerait trois mille dirhams à Fès coûte ici le double. Le poisson, pêché à quelques centaines de mètres du port, arrive sur la table à des prix que les habitants n’arrivent plus à justifier logiquement. La vie y est chère avec les revenus d’une ville pauvre — et c’est cette contradiction-là, silencieuse et quotidienne, qui ronge davantage que les grands discours sur la marginalisation.
Et puis il y a l’été. Chaque juillet, la ville change de peau — ou plutôt on lui en impose une autre. Une partie de la diaspora débarque — ceux qui n’ont pas choisi l’Espagne ou une autre destination plus accessible, plus attractive, moins chère à rejoindre — les prix flambent encore, les rues se saturent, le front de mer devient un terrain de jeu que les habitants permanents finissent par fuir. Ce chaos estival n’est pas de la vitalité — c’est le signe d’une économie qui n’a pas su construire autre chose qu’une dépendance saisonnière et partielle. Vingt-cinq jours d’oxygène économique, onze mois d’asphyxie. Il existe pour le mesurer un indicateur que les institutions compétentes n’ont jamais pensé à produire mais que les boulangers de la ville connaissent avec précision : la courbe de fabrication du pain. Elle monte pendant vingt-cinq jours — le temps que dure vraiment la saison — puis elle redescend. Pas progressivement. Brusquement. Comme si la ville expirait d’un seul coup. C’est peut-être la statistique la plus honnête sur l’économie d’Al Hoceima : elle ne vient pas d’un rapport du HCP, elle vient des fournils.
On objectera que la ville n’est plus tout à fait celle d’avant. Il est vrai que la double voie Taza-Al Hoceima a ouvert une respiration nouvelle, ramenant un tourisme intérieur qui n’existait pas — des familles de Fès, de Taza qui découvrent enfin la ville par la route. Mais une route ne fait pas une économie touristique. Elle en crée les conditions — à condition que le reste suive : l’accueil, les infrastructures, l’offre culturelle, la propreté, les services. Et c’est précisément là que la ville déçoit encore ceux qui arrivent avec des attentes. Quand la rentrée arrive, la ville retombe dans ce silence qui ressemble à l’abandon parce qu’il lui ressemble vraiment.
Il y a enfin l’isolement — le plus structurel, le plus révélateur de tout le reste. Al Hoceima est une ville méditerranéenne sans connexion méditerranéenne digne de ce nom. Par la terre, les routes nationales restent ce qu’elles ont toujours été : longues, sinueuses, épuisantes, inadaptées à l’ambition d’une ville qui voudrait s’ouvrir. Par l’air, l’aéroport Charif Al Idrissi — ce nom qui porte en lui toute l’ironie de la situation, celui du géographe arabe du XIIe siècle qui cartographia le monde connu depuis Palerme et dont la ville natale reste aujourd’hui l’une des moins connectées du Maroc — fonctionne à une fraction de son potentiel réel, avec des liaisons insuffisantes, des fréquences qui découragent autant qu’elles invitent, et des tarifs qui transforment chaque billet en arbitrage douloureux pour les familles qui voulaient rentrer voir les leurs. Par la mer, enfin, cette Méditerranée qui baigne la ville depuis toujours et qui pourrait en faire un nœud naturel entre le Maroc, la péninsule ibérique et le reste du bassin méditerranéen reste, elle aussi, largement sous-exploitée. Une ville de mer sans vrai port de voyageurs. Une ville de montagne mal reliée. Une ville de diaspora sans hub de connexion.
Des jeunes qui partent — vers Tanger, vers Amsterdam, vers n’importe où — non par goût de l’aventure mais parce que rester est devenu la forme la plus douce du renoncement. Et parce que partir, de toute façon, est désormais moins compliqué que de rester connecté.
Al Hoceima n’a pas besoin d’un énième diagnostic. Depuis des années, la ville est analysée, planifiée, développée — le mot s’use à force d’être employé — à travers une accumulation de rapports et de programmes qui décrivent avec une précision presque cruelle ses fragilités sans jamais parvenir à les transformer durablement. Des cabinets de conseil aux institutions internationales, le regard posé sur elle est souvent celui d’une expertise distante, qui mesure sans habiter, qui prescrit sans s’impliquer, qui repart avec ses conclusions pendant que la ville reste avec ses problèmes.
Elle n’a pas besoin non plus d’un nouveau plaidoyer dénonçant sa marginalisation. Ce registre, aussi légitime et historiquement fondé soit-il — et il l’est, profondément, douloureusement — a fini par produire une rhétorique de la plainte qui, paradoxalement, enferme la ville dans ses manques au lieu de l’ouvrir à ses possibles. À force de répétition, la plainte devient une identité. Et une ville qui s’identifie à ses blessures risque de ne plus savoir s’en distinguer. Les habitants d’Al Hoceima le savent mieux que quiconque : il y a une fatigue dans ce discours, une lassitude de se raconter toujours comme victime, même quand on l’a été.
Entre ces deux récits — la promesse institutionnelle perpétuellement différée et le constat critique qui finit par se refermer sur lui-même comme une prison confortable — Al Hoceima se retrouve dans une forme de suspension troublante. L’un projette un avenir qui n’arrive pas. L’autre reconduit un présent sans issue. Or, aucune ville ne peut durablement vivre dans cet entre-deux. Pas même une ville aussi obstinément vivante que celle-ci.
C’est pourquoi la question mérite d’être posée autrement, et posée avec tout le sérieux qu’elle mérite : Al Hoceima peut-elle se penser comme une ville créative ?
La question peut sembler provocatrice — voire indécente — au regard des réalités quotidiennes que connaissent les habitants. Infrastructures fragiles, économie saisonnière qui s’éveille en juillet et s’endort en septembre, jeunesse contrainte à l’exil, tissu associatif fragilisé, institutions locales qui ont trop souvent transformé la gestion de la chose publique en trajectoire individuelle.
Dans ce contexte, évoquer la créativité urbaine pourrait passer pour un luxe théorique, une forme d’abstraction élégante réservée aux colloques, bien loin des préoccupations de celui qui ne trouve pas de place de parking devant un souk envahi par les étals informels, ou du patient contraint de traverser la ville — et parfois bien au-delà — pour accéder à des soins spécialisés.
Car la santé est peut-être le terrain où se révèle le plus cruellement l’écart entre les discours et le vécu. Al Hoceima vient de se doter, en 2024, d’un Centre hospitalier provincial Mohammed VI — 250 lits, 609 millions de dirhams d’investissement, équipements de dernière génération, IRM, dossiers médicaux numérisés. Sur le papier, l’investissement est réel. Les équipements existent.
Mais ce que le communiqué de presse ne dit pas, c’est que ce nouvel établissement, construit hors de la ville sur une vaste emprise foncière, a accompagné la fermeture progressive de l’hôpital Mohammed V qui desservait depuis des décennies non seulement la ville mais toute la province — et qui avait l’avantage irremplaçable d’être au cœur du tissu urbain, accessible à pied, connu de tous, intégré dans la géographie quotidienne des habitants. On a remplacé un hôpital de proximité par une infrastructure moderne mais périphérique. Une logique d’urbanisme hospitalier qui privilégie le bâtiment neuf sur l’accessibilité réelle. Qui compte les lits et les équipements sans compter les kilomètres et le coût du transport pour les familles sans véhicule, pour les personnes âgées, pour les urgences nocturnes. C’est ce paradoxe-là — la modernisation comme forme d’éloignement — qui illustre peut-être mieux que tout autre exemple la manière dont Al Hoceima est pensée et planifiée : de l’extérieur, sur plan, sans intégrer l’expérience de ceux qui l’habitent.
La mère qui consulte un spécialiste à Nador, à Tanger ou à Rabat ne le fait pas parce que les équipements manquent désormais à Al Hoceima. Elle le fait parce que l’hôpital existant ne dispose pas des spécialités dont elle a besoin — ou parce que les délais sont tels que partir ailleurs devient la solution moins douloureuse. Ce n’est pas un problème d’infrastructure. C’est un problème de ressources humaines médicales, de spécialistes qui ne s’installent pas dans une ville perçue comme une périphérie, d’une politique de santé qui construit des murs sans toujours les peupler de compétences.
C’est pourtant l’inverse. Poser la question de la ville créative dans ce contexte précis, c’est refuser deux formes de résignation qui se ressemblent plus qu’elles ne le semblent. La résignation ascendante — celle qui consiste à attendre indéfiniment un développement venu d’en haut, de Rabat, de l’Union européenne, d’un grand investisseur providentiel qui n’arrive jamais. Et la résignation descendante — celle qui consiste à réduire la ville à l’inventaire de ses propres échecs, à faire de la lucidité critique une fin en soi plutôt qu’un point de départ. C’est introduire une troisième voie, plus exigeante parce qu’elle ne promet rien et ne se plaint de rien : celle d’une ville capable de produire elle-même du sens à partir de ses propres ressources — y compris les ressources que personne ne regarde parce qu’elles ne figurent dans aucune ligne budgétaire.
Car Al Hoceima n’est pas seulement une ville en difficulté. Elle est une ville à mémoire longue — et cette mémoire est une force, pas un fardeau, à condition de savoir la lire autrement que comme une litanie de souffrances.
Cette mémoire a une profondeur que peu de villes marocaines de cette taille peuvent revendiquer. Au début du XXe siècle, dans ces mêmes montagnes du Rif, une communauté marginalisée par les puissances coloniales de l’époque a su produire, à partir de ses propres ressources humaines et culturelles, une des expériences d’organisation collective les plus remarquables du monde arabe et africain de son temps. Non pas malgré son isolement — mais précisément à cause de lui. C’est ce que Ibn Khaldoun, ce penseur maghrébin du XIVe siècle, avait compris avant tous les autres : les grandes transformations historiques naissent non pas des centres installés dans leur confort mais des périphéries où le lien social est encore vif, non corrompu, capable de se mobiliser collectivement. Il appelait ce lien la ‘asabiyya — cette énergie solidaire qui, quand elle est intacte, peut déplacer des montagnes. Le Rif du début du siècle dernier était cette périphérie-là.
Cette ‘asabiyya rifaine a une histoire longue et dense. Elle a porté, au début du XXe siècle, une des premières expériences d’organisation politique autonome sur le continent africain. Elle s’est manifestée, à travers les décennies, sous des formes diverses — parfois dans la tension, parfois dans la revendication, toujours dans la conscience d’une identité particulière qui mérite sa place dans le récit national. Le mouvement de 2016-2017 en est l’expression la plus récente et la plus documentée : une ville qui s’est levée pacifiquement pour demander ce que tout citoyen est en droit d’attendre — des routes, des hôpitaux, de la dignité.
Il y a aussi la langue. Le tarifit — cette variante de l’amazighe qui est la langue de pensée, de rêve et d’affection des habitants d’Al Hoceima — continue de porter une vision du monde, une esthétique, une manière singulière d’habiter le temps et l’espace. Les artistes rifains qui produisent aujourd’hui en tarifit — musiciens, poètes, vidéastes, mais aussi troupes théâtrales — accumulent sur les plateformes numériques des audiences que les politiques culturelles officielles n’ont jamais su anticiper ni accompagner. Ce n’est pas de la folklorisation. C’est de la créativité urbaine qui se déploie en dehors des institutions parce que les institutions n’ont pas su lui offrir d’espace.
Il y a enfin la diaspora. Les Rifains établis à Amsterdam, à Bruxelles, à Almería, à Tanger ou à Casablanca ne sont pas une perte démographique. Ils sont une extension transfrontalière de la ville — une ville invisible mais réelle, distribuée sur deux rives de la Méditerranée, reliée par des liens d’une intensité affective et identitaire que la seule logique économique des transferts de fonds ne suffit absolument pas à expliquer. Le jeune qui revient chaque été d’Europe apporte avec lui des sonorités, des références, des expériences de gouvernance locale, des manières de concevoir l’espace public — qui entrent en interaction avec des formes de savoir local, donnant lieu à une hybridation culturelle permanente. C’est de la créativité urbaine transnationale. Elle existe. Elle est puissante. Et elle est quasi absente des politiques locales.
Ces éléments ne relèvent pas de la nostalgie ni de l’idéalisation. Ils constituent des ressources réelles, concrètes, mobilisables — à condition de les reconnaître comme telles. Or le problème est précisément là : ces ressources restent largement invisibles dans les politiques actuelles, qui continuent de considérer la ville comme un objet à aménager de l’extérieur plutôt que comme un acteur capable de se définir de l’intérieur.
On planifie pour la ville. On parle de la ville. Mais on parle rarement avec elle.
Et quand on parle avec elle — quand on lui donne la parole dans les conseils communaux, dans les consultations publiques, dans les espaces associatifs qui survivent malgré tout — on découvre une intelligence collective qui surprend. Une capacité à diagnostiquer les problèmes avec une précision que n’atteignent pas toujours les experts venus de l’extérieur. Une conscience aiguë de ce qui ne fonctionne pas et de ce qui pourrait fonctionner. Une exigence, parfois véhémente, qui n’est pas de la violence mais de la dignité : celle d’une population qui sait ce qu’elle mérite et qui a attendu trop longtemps.
Dans le même temps, il serait malhonnête de ne pas nommer ce que le discours critique, aussi nécessaire soit-il, tend parfois à produire comme effet secondaire non voulu. En décrivant avec précision les blocages — le clientélisme électoral, l’absence de vision stratégique, la gestion au jour le jour qui confond l’urgence avec la gouvernance — il met au jour un mal structurel réel. Mais en s’en tenant à ce constat, il risque, malgré lui, de contribuer à l’immobilisme qu’il dénonce. Car aucune transformation ne peut émerger d’un double enfermement : celui des promesses sans effets et celui des diagnostics sans projection.
C’est ici que la notion de ville créative prend sens — comme une exigence politique qui consiste à activer les ressources internes d’une société afin de produire ses propres formes d’organisation, d’innovation et de projection collective.
Une ville créative n’est pas une ville riche. Ce n’est pas une ville parfaite. Ce n’est pas une ville sans conflits — et Al Hoceima, ville de résistance, n’a jamais prétendu l’être. C’est une ville qui refuse d’être définie uniquement par ses manques. C’est une ville qui décide, à un moment donné de son histoire, de se penser elle-même comme sujet de son propre devenir — et non comme objet des politiques des autres.
La question posée en ouverture de ce texte n’appelle pas une réponse définitive. Elle appelle une décision collective. Et cette décision appartient d’abord aux habitants d’Al Hoceima eux-mêmes — à ceux qui y vivent, à ceux qui en sont partis sans jamais vraiment la quitter, à ceux qui la gouvernent et qui ont encore la possibilité de choisir entre la politique des positions et la politique des projets.
Entre gérer et construire. Entre administrer et imaginer. Entre une ville qu’on subit et une ville qu’on invente.
La Méditerranée, elle, attend depuis longtemps de ce côté-là de la rive. Et le Rif, lui, a depuis longtemps prouvé qu’il savait transformer l’attente en acte.
[1] Le concept de ville créative est né dans les années 1990, principalement dans le monde anglophone. Charles Landry, dans The Creative City (2000), en a posé les fondements : une ville créative n’est pas nécessairement une ville riche ou technologiquement avancée. C’est une ville dont les habitants disposent des conditions pour transformer leur expérience collective — y compris leur expérience de l’adversité — en ressource d’innovation sociale, culturelle et politique. Le concept a été popularisé, et en partie dévoyé, par l’économiste américain Richard Florida, qui a réduit la créativité urbaine à l’attractivité économique et à la compétitivité des territoires. La sociologue française Elsa Vivant a utilement critiqué cette dérive : instrumentalisée par les logiques néolibérales, la ville créative est devenue un label marketing qui profite aux investisseurs plus qu’aux habitants. C’est pourquoi ce texte mobilise une version critique et humaniste du concept — celle qui s’intéresse non pas aux quartiers branchés et aux festivals internationaux, mais aux ressources invisibles : une langue vivante, une mémoire collective, une diaspora connectée, une ‘asabiyya — ce lien de solidarité sociale que Ibn Khaldoun, penseur maghrébin du XIVe siècle, plaçait à la source de toute dynamique civilisationnelle — qui n’a jamais été vraiment brisée.
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