>

L’ombre du voisin – le PP, Vox et la tentation marocaine

06 octobre 2025 - 10:00

Le Parti Populaire espagnol a choisi d’emprunter le langage de Vox pour parler du Maroc et de l’immigration. Une stratégie qui promet plus d’embarras diplomatiques que de stabilité politique.

Le discours politique espagnol a une particularité récurrente. Sitôt qu’il touche au Maghreb, il s’enflamme et s’égard. Depuis trois ans, les relations entre le Parti Populaire et Rabat ressemblent à un vieux moteur qui refuse de démarrer. On tourne la clé, on entend le bruit des pistons, mais la machine s’arrête aussitôt. Les conservateurs espagnols n’ont jamais digéré le « giro » de Pedro Sánchez sur le Sahara marocain, et ils l’ont rappelé avec constance. Entre deux promesses de « fiabilité » et de « loyauté », la direction de Génova s’est employée à miner la crédibilité de cette relation.

Aujourd’hui, la question migratoire vient cimenter ce climat de méfiance. La proposition de Feijóo d’instaurer un système de visas par points, privilégiant les ressortissants hispano-américains et conditionnant l’accès selon le comportement des pays d’origine, place le Maroc au cœur du problème. L’idée est simple. Récompenser ceux qui « aident à mettre de l’ordre », sanctionner ceux qui « incitent au désordre ». Vu de Rabat, cela équivaut à un soupçon : l’Espagne conservatrice se prépare à traiter son voisin comme un élève indiscipliné.

L’obsession de Vox, la tentation du mimétisme
Le PP n’a pas inventé cette posture. Vox, depuis son entrée fracassante au Parlement, a fait de l’hostilité ouverte à l’égard du Maroc une sorte de marque identitaire. Abascal n’hésite pas à dénoncer publiquement le royaume, mêlant frontières, terrorisme et Ceuta dans une même équation. Pendant longtemps, cette rhétorique a paru outrancière aux modérés du PP. Mais les enquêtes d’opinion ont fait leur œuvre. Immigration et méfiance à l’égard du voisin du Sud figurent désormais parmi les préoccupations majeures de l’électorat. Alors, Feijóo a décidé d’occuper ce terrain.

À Génova, on assure qu’il s’agit simplement de proposer une « politique sérieuse » face à l’inaction du gouvernement Sánchez. Mais dans les faits, le PP épouse l’agenda de Vox. Inutile de tourner autour du pot : le PP marche désormais sur les pas de Vox. Ce débat n’appartient plus aux ultras, il appartient désormais aussi aux conservateurs. Pour Rabat, cette nuance est mince. L’Espagne conservatrice se rapproche dangereusement d’un discours qui voit dans le Maroc un problème à gérer plutôt qu’un partenaire à consolider.

Une mémoire encombrante
Les souvenirs pèsent. En 2021, l’épisode de Ceuta — plus de dix mille migrants franchissant la frontière en quelques heures — avait déjà révélé la fragilité de la relation bilatérale. Face à cette crise, Sánchez choisit ensuite de reconnaître publiquement la valeur du plan d’autonomie marocain pour le Sahara, une option considérée par la communauté internationale comme sérieuse et réaliste. Le PP cria au scandale, préférant parler d’« humiliation » plutôt que d’y voir une base de stabilité régionale.

Trois ans plus tard, ce rejet n’a pas disparu. Il s’est même aggravé, avec des gestes symboliques comme l’invitation du Front Polisario au congrès du parti. Difficile d’imaginer un affront plus direct aux yeux de Rabat. Et lorsque le PP boycotte la réception annuelle de la Fête du Trône à Madrid, préférant envoyer des seconds couteaux, le signal devient encore plus clair. Derrière les sourires diplomatiques, le fossé se creuse.

L’absurdité stratégique
Voilà l’absurdité espagnole : dépendre de Rabat pour garantir la stabilité de ses frontières et en faire en même temps un épouvantail commode. L’Espagne repose structurellement sur son voisin maghrébin, qu’il s’agisse de contenir les flux migratoires, d’assurer la sécurité énergétique ou de maintenir la paix à Ceuta et Melilla, villes occupées. Aucun autre pays ne peut remplir ce rôle. Bruxelles le sait, Washington aussi. Mais Madrid, absorbée par ses querelles électorales, préfère donner le spectacle d’une opposition qui s’attaque à son partenaire essentiel au lieu de le consolider.

Ce double langage affaiblit avant tout la position espagnole en Europe. Car comment convaincre les partenaires de l’UE que la frontière sud est stratégique, si la première force d’opposition consacre ses efforts à dénigrer celui qui la protège chaque jour ? Le Maroc, lui, n’a pas besoin de hausser le ton. Il observe, enregistre et se souvient.

Le langage de la « proximité culturelle »
Feijóo, pour justifier son plan, a inventé une formule séduisante : l’« immigration de proximité culturelle ». Dans ce lexique, l’Amérique latine devient le cousin naturel, presque le prolongement familial de l’Espagne. Le Maghreb, lui, se retrouve relégué du côté des étrangers difficiles à intégrer. C’est une vision commode, mais profondément réductrice. Car si l’on mesure la « proximité réelle », le Maroc est le premier voisin immédiat, avec ses flux commerciaux, ses liaisons quotidiennes, ses millions de résidents en Espagne.

Rabat entend dans ce vocabulaire une hiérarchie implicite. L’Espagne des conservateurs préfère l’Atlantique à la Méditerranée, le passé colonial latino-américain à la réalité géopolitique maghrébine. C’est une nostalgie qui flatte une partie de l’opinion, mais qui ignore la géographie. Et la géographie, dans les relations internationales, impose une loi plus dure que la mémoire.

Une relation condamnée à l’instabilité ?
La direction du PP admet en privé que « les relations devront être bonnes » si Feijóo arrive à la Moncloa. C’est l’évidence. Aucun président espagnol ne peut gouverner longtemps sans un minimum de coopération avec Rabat. Mais cette promesse s’accompagne d’un fatalisme. Il y aura des crises, il y aura des complications. Rien de plus normal, disent-ils. Le problème est que, pour le Maroc, cette normalisation du conflit permanent traduit une absence de volonté politique. On ne construit pas une alliance en annonçant d’avance son instabilité.

Le regard depuis Rabat
Vu de Rabat, l’Espagne conservatrice apparaît divisée entre deux instincts. Le premier est celui de l’État, soucieux de préserver une relation stratégique coûte que coûte. Le second est celui de l’électoralisme, qui pousse à utiliser le Maroc comme repoussoir pour rivaliser avec Vox. Tant que Génova hésitera entre ces deux logiques, la méfiance primera.

Le royaume ne se sent pas menacé par les discours de Feijóo. Mais il se sent dévalué. Être perçu comme un problème structurel plutôt qu’un partenaire inévitable, voilà le vrai grief. Or dans la diplomatie, la perception est tout.

Conclusion
En choisissant d’emprunter les mots de Vox pour parler du Maroc et de l’immigration, le Parti Populaire prend un risque calculé à l’intérieur de ses frontières, mais mal mesuré au-delà du détroit de Gibraltar. L’ironie est que la droite espagnole, en cherchant à démontrer sa « fiabilité », multiplie les signaux de défiance. Dans ce théâtre politique, chacun croit marquer des points — le PP contre Sánchez, Vox contre le PP. Pendant ce temps, le Maroc prend acte, avec ce mélange de patience et de mémoire longue qui caractérise sa diplomatie.

La géopolitique a ses règles. Les élections passent, les voisins restent. Et dans cette permanence, le royaume sait déjà qu’il n’a pas besoin d’élever la voix. Il lui suffit d’attendre.

Si Génova et Vox insistent à jouer avec la carte marocaine dans leur échiquier interne, je leur dis qu’avec le Maroc on ne joue pas. C’est la crédibilité de l’Espagne en Europe et la stabilité au sud de la Méditerranée qui sont en cause. Cervantès l’avait déjà écrit à sa manière. Sancho Panza resta fidèle à Don Quichotte jusque dans la défaite, parce que la loyauté n’est pas une posture, mais un lien indestructible. En politique comme en littérature, c’est la loyauté qui sépare l’épopée de la farce.

 

Partager l'article

Partagez vos idées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *