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« RÉCONCILIATION » Mémoires de l’ancien roi d’Espagne (II)

09 décembre 2025 - 10:30

L’exil doré. Abou Dhabi comme dernier refuge

Juan Carlos I a quitté l’Espagne le 2 août 2020, une décision que l’ancien souverain présente dans son livre comme un sacrifice pour la Couronne. Son récit laisse pourtant dans l’ombre une autre réalité, celle d’un monarque acculé par plusieurs enquêtes judiciaires qui a trouvé refuge dans une monarchie arabe avec laquelle il entretenait depuis longtemps des liens financiers.

« J’ai quitté le palais de la Zarzuela le dimanche 2 août 2020 au matin. Sans prévenir personne. » Par ces mots chargés de pathos, Juan Carlos I ouvre la première partie de ses mémoires, significativement intitulée Dans la solitude du désert. La scène est construite avec précision pour susciter empathie et désarroi. Il écrit qu’il avait « le cœur brisé », qu’il était « accablé comme rarement ». Un roi de 82 ans, avec des difficultés de mobilité, quittant le lieu où il avait vécu plus de soixante ans, élevé ses enfants et dirigé l’Espagne pendant près de quatre décennies.

Cette mise en scène émotionnelle dissimule une réalité moins noble. Juan Carlos I ne quitta pas l’Espagne par élan institutionnel. Il partait sous la pression de deux enquêtes qui resserraient l’étau autour de lui, l’une en Espagne, l’autre en Suisse. Le parquet du Tribunal suprême examinait de possibles commissions irrégulières liées au contrat de la ligne à grande vitesse vers La Mecque. La justice suisse s’intéressait à un compte millionnaire relié à son nom. Les révélations médiatiques se multipliaient, les scandales s’accumulaient et la pression politique augmentait. Son fils, Felipe VI, lui avait retiré son allocation et renoncé publiquement à son héritage. L’exil n’était pas un geste héroïque, seulement la seule issue possible.

Le martyr incompris

Dans les quatre chapitres consacrés à sa vie à Abou Dhabi, Juan Carlos I déploie une stratégie de victimisation méthodique et peu convaincante. Il se présente comme un martyr ayant sacrifié son confort pour « le bien de la Couronne », alors qu’il fuyait en réalité la justice. Il écrit avoir décidé de partir parce que les intérêts de la Couronne devaient primer sur toute considération personnelle, donnant à sa fuite un vernis institutionnel.

Cette posture atteint son sommet dans son récit de Noël 2020, sa première célébrée loin de l’Espagne. Il affirme qu’il pensait s’éloigner seulement quelques semaines pour que les médias l’oublient, comme si le cœur du problème était journalistique et non judiciaire. Il imaginait revenir pour son anniversaire, retrouver sa famille, reprendre sa vie. La réalité le rattrapa cette nuit-là. Il raconte avoir suivi la messe dans la chapelle familiale à travers un écran, seul et à distance. À la fin de l’office, écrit-il, sa famille lui adressa quelques mots avant de couper la caméra, le laissant face à un écran noir. Sa question rhétorique cherche à provoquer la compassion du lecteur : « Étais-je banni ? Persona non grata dans ma propre famille ? Cette nuit de Noël fut la plus solitaire de ma vie. »

Le récit cherche à susciter empathie et indignation. Il omet pourtant l’essentiel. Il était visé par des soupçons de corruption, avait fragilisé l’institution qu’il prétend protéger et contraint son fils à se distancer publiquement de lui. Cette solitude était la conséquence directe de ses actes.

Abou Dhabi n’est pas Estoril

Juan Carlos I détaille ses raisons pour choisir Abou Dhabi. Il écarte le Portugal, le Maroc et d’autres destinations lointaines, affirmant avoir besoin d’un lieu sûr, discret et bien équipé médicalement. La raison véritable apparaît presque en passant. Il écrit qu’il pouvait compter sur « le soutien, la générosité et la confidentialité de dirigeants » qu’il fréquente depuis longtemps. Cela dit tout.

Abou Dhabi n’était pas un refuge neutre. C’était le territoire d’alliés politiques et financiers cultivés durant des décennies. Mohamed ben Zayed n’était pas un simple chef d’État, mais un ami personnel garantissant une protection totale.

Il loua une maison sur l’île de Nurai, qu’il décrit comme « confortable mais non luxueuse ». Nurai est pourtant un lieu de résidence exclusif où les propriétés se chiffrent en millions de dollars. Son exil s’y déroule face à la mer, entouré de personnel, de sécurité privée et de l’hospitalité d’un pays immensément riche.

Les enquêtes qu’il préfère oublier

Juan Carlos I passe largement sous silence les raisons judiciaires de son départ. Il évoque vaguement des accusations infondées ou la révélation d’un compte en Suisse. Les faits étaient bien plus précis. La justice suisse examinait des transferts suspects de dizaines de millions via la fondation Lucum, établie au Liechtenstein. La justice espagnole enquêtait sur de possibles commissions liées au contrat ferroviaire de La Mecque, un marché de 6,7 milliards d’euros.

Entre 2020 et 2021, il effectua trois régularisations fiscales, versant près de cinq millions d’euros au fisc. Ces régularisations équivalent à reconnaître des revenus non déclarés. Dans ses mémoires, elles n’apparaissent que comme une allusion sans explication.

Les enquêtes furent classées en 2022, non parce qu’il était innocent, mais pour prescription et inviolabilité. Cette nuance disparaît dans son livre.

Un refuge commode

L’exil à Abou Dhabi soulève des questions sur les liens entre monarchies, finances opaques et paradis fiscaux. Les Émirats n’ont pas de traité d’extradition avec l’Espagne et leur système judiciaire garantit une confidentialité poussée. C’est l’un des meilleurs refuges pour un responsable européen confronté à des problèmes judiciaires.

Juan Carlos I décrit ses débuts sur l’île comme une « torture psychologique ». L’expression illustre la dissonance de son récit. Il vivait dans un luxe protégé, entouré d’alliés puissants, tout en se présentant comme victime d’une injustice.

Felipe VI fit ce que lui imposait la situation. La survie institutionnelle exigeait une prise de distance nette. L’exil permettait d’apaiser les tensions, d’éloigner un scandale et de préserver l’avenir de la Couronne.

Quatre ans plus tard, Juan Carlos I demeure à Abou Dhabi. Il revient parfois en Espagne pour des régates, brièvement et avec l’accord explicite de son fils. Il n’a pas de rôle officiel, pas d’agenda, pas de fonction représentative. Il vit un exil permanent qu’il se refuse à nommer comme tel.

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