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« RÉCONCILIATION », MÉMOIRES D'UN ANCIEN ROI D’ESPAGNE (XI)

24 décembre 2025 - 11:06

1992 et la promotion d’une nouvelle Espagne : du roi-ambassadeur au vendeur commercial

La cinquième partie de Réconciliation est consacrée à ce que Juan Carlos I appelle « la construction du prestige de l’Espagne ». Elle retrace la sortie du pays de l’isolement franquiste pour devenir une puissance européenne, terre d’accueil des Jeux olympiques, hôte d’une Exposition universelle et moteur de la communauté ibéro-américaine. Mais derrière ce récit triomphaliste surgit une question dérangeante : où s’arrête la diplomatie institutionnelle et où commence la promotion commerciale personnelle ? Entre l’adhésion à l’Europe, la lutte contre l’ETA et l’année magique de 1992, Juan Carlos I façonne l’image d’un roi-ambassadeur qui aurait remis l’Espagne sur la carte. Il passe sous silence le fait que ce même réseau de relations internationales deviendra plus tard la source de ses scandales financiers.

« J’eus l’impression qu’en ce jour-là, l’Espagne entrait délibérément dans une nouvelle ère de son histoire et retrouvait la place qui lui revenait, enfin intégrée à l’Europe après cinq décennies de marginalisation ». C’est ainsi que Juan Carlos I décrit le 12 juin 1985, date de la signature de l’Acte d’adhésion de l’Espagne aux Communautés européennes. La cérémonie eut lieu au Palais royal, dans le Salon des Colonnes, la même salle où il signerait son abdication vingt-neuf ans plus tard. La symbolique était manifeste : l’Espagne revenait en Europe après le long intermède franquiste.

L’entrée dans l’Europe est présentée comme une réussite personnelle du roi. « Je suivais de loin les négociations techniques tortueuses, mais chaque fois que je m’entretenais avec les chefs d’État français ou allemands, j’insistais sur ce point, auquel j’accordais un très grand intérêt », écrit-il. Il est vrai que Juan Carlos I entretint des contacts avec les dirigeants européens, qu’il exerça des pressions diplomatiques et contribua à lever certaines réticences. Mais le récit minimise le travail technique du gouvernement de Felipe González, les négociations sur les quotas de pêche et les produits agricoles, ainsi que le pragmatisme de responsables politiques comme Leopoldo Calvo-Sotelo. Une fois encore, un succès collectif est transformé en exploit individuel.

L’Europe : une nécessité, pas un cadeau

Ce que le livre ne reconnaît pas explicitement, c’est que l’Europe ne fut pas une concession gracieuse, mais une nécessité. L’Espagne avait bien plus besoin de l’Europe que l’Europe de l’Espagne. Le pays se trouvait isolé sur les plans international et économique. L’intégration européenne constituait la seule voie vers la modernisation, l’attraction d’investissements et la rupture avec le stigmate franquiste. Juan Carlos I n’a pas conduit l’Espagne en Europe par générosité éclairée, mais parce qu’il n’existait aucune alternative.

Le roi rappelle que le 23-F n’améliora pas l’image démocratique de l’Espagne en Europe, tout en affirmant que « les Européens purent constater que je n’avais pas failli à mes responsabilités de garant de la Constitution ». C’est une lecture indulgente. En réalité, le coup d’État de 1981 confirma aux yeux de nombreux dirigeants européens la fragilité de la démocratie espagnole, la persistance d’une menace militaire et la possibilité d’un retour en arrière de la Transition. Si ce retour ne se produisit pas, ce fut certes en partie grâce à Juan Carlos I, mais aussi à la détermination de l’ensemble de la société espagnole à ne pas reculer.

ETA : un calvaire sans fin

Juan Carlos I consacre de longues pages au terrorisme de l’ETA, qu’il qualifie de « calvaire » de son règne. « Les seuls moments véritablement douloureux dont je me souvienne sont les attentats et leurs victimes innocentes », écrit-il avec une émotion apparente. Il évoque les plus de 850 morts, les 3 000 blessés, les tentatives d’attentat contre lui et sa famille, ainsi que la menace constante pesant sur le Pays basque.

Le traitement du sujet demeure toutefois étonnamment superficiel. L’auteur s’attarde davantage sur la manière dont il obtint la coopération de la France — d’abord sous Mitterrand, puis de manière décisive sous Sarkozy — que sur l’analyse des causes profondes du terrorisme basque. Il n’interroge pas la pertinence du modèle des autonomies, ne s’interroge pas sur la proportionnalité et la légalité de la réponse de l’État, et ne mentionne pas les GAL, ces escadrons de la mort actifs dans les années 1980 sous le gouvernement de Felipe González.

Le récit se réduit à une opposition manichéenne : l’ETA comme mal absolu, l’Espagne luttant avec tous les moyens légaux et la démocratie triomphant finalement. Aucun matiz, aucune autocritique. « Je n’ai jamais cédé face à l’ETA, l’une des organisations les plus meurtrières d’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale », proclame-t-il. C’est exact. Mais réduire quarante années de terrorisme à un duel personnel entre le roi et l’ETA revient à simplifier dangereusement une tragédie nationale aux responsabilités et aux victimes multiples.

1992 : l’année de l’apothéose

Si un moment incarne l’accomplissement personnel de Juan Carlos I, c’est bien 1992. « Cette année-là fut pour toute l’Espagne une apothéose », écrit-il sans fausse modestie. Barcelone accueillit les Jeux olympiques, Séville l’Exposition universelle, Madrid devint Capitale européenne de la culture, et le pays célébra le cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique. L’Espagne brillait sur la scène internationale.

Le récit de l’obtention des Jeux par Barcelone est révélateur. Juan Carlos I le présente comme une opération personnelle menée avec Juan Antonio Samaranch, qu’il nomma ambassadeur à Moscou en 1977 dans le but explicite de le conduire à la présidence du Comité international olympique. « Nous n’y croyions que deux : Juan Antonio Samaranch et moi », se vante-t-il. Le plan réussit : Samaranch fut élu président du CIO en 1980 et, six ans plus tard, Barcelone remporta la candidature olympique.

C’est l’histoire d’une habileté politique et d’une vision à long terme, mais elle révèle aussi la conception que Juan Carlos I se faisait de son rôle : non seulement arbitre constitutionnel, mais promoteur actif de projets précis. « J’ai dû m’impliquer personnellement pour leur démontrer qu’il s’agissait d’une ambition que nous devions porter collectivement », écrit-il. Était-ce là la fonction d’un roi constitutionnel ou une extralimentation de ses prérogatives ?

Les Jeux de Barcelone furent un succès éclatant. L’Espagne remporta 22 médailles, dont 13 en or. « Jamais dans toute son histoire l’Espagne n’avait remporté autant de médailles aux Jeux olympiques ! », s’enthousiasme Juan Carlos I. Son fils Felipe fut porte-drapeau, sa fille Elena versa des larmes d’émotion. « Toute la famille vibrait à l’unisson avec les compétitions. Ce fut une période bénie ».

L’Exposition universelle de Séville compléta ce triomphe : plus de 40 millions de visiteurs, transformation radicale de l’Andalousie, inauguration de la première ligne AVE entre Madrid et Séville. Juan Carlos I supervisa personnellement les travaux, multiplia les déplacements à Séville et suivit chaque détail. « J’étais conscient que chacune de mes visites impliquait une accélération des travaux », reconnaît-il avec naturel. Le roi en contremaître.

L’Amérique ibérique : une communauté personnelle

L’autre grand projet que Juan Carlos I revendique est la création de la communauté ibéro-américaine. Les Sommets ibéro-américains, réunissant depuis 1991 vingt-deux pays, sont présentés comme son initiative personnelle. « Je le concevais comme un devoir et comme un honneur », écrit-il, en omettant de rappeler que le gouvernement de Felipe González joua un rôle décisif dans l’institutionnalisation du projet.

Le roi affirme avoir été « le premier roi espagnol de l’histoire à visiter l’Amérique latine ». Au Costa Rica, on lui aurait dit : « Cela fait quatre cent cinquante ans que nous vous attendions ». Il visita l’ensemble des pays de la région, noua des relations personnelles avec les présidents et s’érigea en figure tutélaire. « Ils m’appellent le Roi », se vante-t-il. En 2008, il fut même désigné « dirigeant le plus populaire d’Amérique latine ».

L’anecdote concernant Fidel Castro est révélatrice. Lors du sommet de 1991 à Guadalajara, Felipe González lui accorda quatre minutes de parole. Castro respecta le temps imparti, puis plaisanta : « Felipe, tu es devenu bien dictatorial ! » Toute la salle éclata de rire. Juan Carlos I se souvient de l’épisode comme d’une preuve de la « chaleur familiale » et de l’« excellente ambiance » des sommets, sans s’interroger sur la contradiction qu’il y a pour un roi démocratique à entretenir des relations aussi cordiales avec le dernier dictateur communiste d’Amérique.

Du roi diplomate au vendeur commercial

Le problème de cette cinquième partie du livre réside dans la manière dont elle révèle, presque malgré elle, la dilution progressive de la frontière entre diplomatie institutionnelle et promotion d’intérêts commerciaux. Le cas de la ligne à grande vitesse vers La Mecque en constitue l’exemple le plus frappant.

Le roi raconte qu’en 2009, lors d’une visite privée à Riyad, il aperçut une tente de Siemens présentant des trains. Il songea aussitôt à positionner l’Espagne. Il appela le directeur de Talgo, demanda de la documentation, l’envoya au ministre saoudien des Transports accompagnée d’une note personnelle, puis insista lors d’un dîner avec le roi Abdallah. Le consortium espagnol remporta le contrat, d’un montant supérieur à six milliards d’euros. « Je me suis senti le parrain de cette aventure », confesse-t-il.

Il s’agit d’une réussite industrielle espagnole indéniable. Mais un chef d’État devait-il agir comme représentant commercial d’entreprises privées ? Où se situait la limite entre le service de l’intérêt national et celui d’intérêts particuliers ? Le livre ne pose pas ces questions. Juan Carlos I se montre fier d’avoir été le « parrain » du contrat et n’y voit aucun problème éthique.

C’est là que le récit devient véritablement problématique. Car ce même réseau de contacts internationaux, ces relations personnelles avec des monarques arabes et ces voyages de « diplomatie économique » seront précisément à l’origine de ses scandales financiers. Les cent millions d’euros versés par le roi saoudien, les commissions liées à l’AVE faisant l’objet d’enquêtes judiciaires, les comptes opaques en Suisse : tout découle de ce modèle de monarchie ambassadrice que Juan Carlos I revendique avec fierté dans ces pages.

L’ombre portée du succès

Au terme de cette cinquième partie, le lecteur éprouve un sentiment ambivalent. Oui, l’Espagne s’est profondément améliorée entre 1982 et 1992. Oui, le pays s’est modernisé, européanisé et ouvert au monde. Oui, les Jeux olympiques et l’Expo furent des succès éclatants. Et oui, Juan Carlos I joua un rôle dans ce processus.

Mais fut-il le protagoniste absolu qu’il se présente être ? Certainement pas. Son action fut-elle toujours institutionnelle et désintéressée ? Pas davantage. Entre les lignes de ce récit triomphaliste se dessine un autre portrait : celui d’un roi qui confondit progressivement sa fonction constitutionnelle avec la promotion d’intérêts commerciaux, utilisa sa position pour faciliter des contrats colossaux et construisit un réseau international qui finirait par provoquer sa chute.

« Contribuer à placer l’Espagne au centre des grandes compétitions sportives internationales a été un succès total », écrit Juan Carlos I à la fin de cette partie. Il a raison. Mais il omet de reconnaître que s’être placé lui-même au cœur d’opérations commerciales de grande ampleur fut son plus grand échec, et que la stratégie qui lui valut un immense prestige dans les années 1990 lui coûta toute crédibilité dans la décennie 2010.

La cinquième partie de Réconciliation dresse le portrait d’un roi à l’apogée de son pouvoir. Lue depuis 2025, à la lumière de ce qui suivit, elle révèle aussi comment furent semées les graines de sa chute. Entre Samaranch et Sarkozy, entre Barcelone et Séville, entre les Sommets ibéro-américains et l’AVE vers La Mecque, Juan Carlos I façonna un modèle de monarchie activiste que l’Espagne célébra durant des années… jusqu’au jour où elle cessa de le faire.

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