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Iran : les manifestations s’étendent, l’accès à Internet coupé

09 janvier 2026 - 13:16

La vague de protestations déclenchée par la hausse des prix et l’effondrement du rial s’est transformée en un mouvement national touchant désormais la majorité des provinces iraniennes. Face à l’extension de la contestation, les autorités ont opté pour une coupure massive d’Internet, révélatrice d’une crispation politique profonde et d’un rapport de force de plus en plus instable entre la rue et l’appareil d’État.

Depuis le 28 décembre, l’Iran traverse l’une de ses séquences sociales les plus tendues depuis les mobilisations consécutives à la mort de Mahsa Amini en 2022. Ce qui avait commencé comme une protestation commerciale dans les bazars de Téhéran contre la flambée des prix et la chute du pouvoir d’achat s’est progressivement transformé en un mouvement de contestation d’ampleur nationale. Selon les recoupements effectués par les agences internationales, les manifestations ont désormais touché vingt-cinq des trente-et-une provinces du pays, avec des rassemblements visibles à Tabriz, Mashhad, Ispahan ou encore Chiraz.

La journée de jeudi a marqué un tournant symbolique. Des milliers de manifestants ont occupé une artère stratégique de la capitale, tandis que plusieurs universités suspendaient leurs examens face à l’ampleur de la mobilisation. Les slogans, relayés par des vidéos authentifiées, traduisent une radicalisation progressive du discours : dénonciation directe du Guide suprême, références à l’ancienne dynastie Pahlavi, appels au changement de régime. Ce glissement témoigne d’un déplacement du registre revendicatif, de l’économie vers la légitimité politique.

La réponse des autorités s’est articulée autour de deux leviers classiques : contrôle sécuritaire et verrouillage informationnel. L’ONG Netblocks a confirmé une coupure quasi totale de l’accès à Internet à l’échelle nationale, accompagnée de mesures de censure ciblée sur les réseaux sociaux et les messageries. Cette stratégie vise à fragmenter la coordination des mobilisations, limiter la circulation des images et ralentir l’internationalisation du mouvement. Elle révèle aussi la centralité du numérique dans la dynamique contemporaine des protestations sociales.

Le bilan humain reste difficile à établir avec précision. Les chiffres officiels évoquent une vingtaine de morts, tandis que certaines organisations de défense des droits humains parlent d’au moins quarante-cinq victimes, dont plusieurs mineurs, ainsi que de milliers d’arrestations. Ce décalage statistique illustre la bataille narrative en cours, chaque camp cherchant à imposer son propre cadrage des événements.

Sur le plan politique, le discours du président Masoud Pezeshkian appelle à la modération et au dialogue, une tonalité qui contraste avec la fermeté des forces de sécurité sur le terrain. Cette dissociation entre langage institutionnel et pratique coercitive traduit une tension interne au sommet de l’État, entre volonté d’apaisement et logique de contrôle. L’équation demeure fragile : toute escalade répressive alimente la colère populaire, tandis qu’une ouverture politique rapide comporte des risques d’effet d’entraînement.

La dimension internationale ajoute une couche supplémentaire de complexité. Les déclarations du président américain Donald Trump, menaçant de représailles en cas d’intensification de la répression, réactivent une logique de pression extérieure qui nourrit traditionnellement le réflexe nationaliste du pouvoir iranien. Dans ce contexte, toute ingérence verbale ou diplomatique tend à renforcer la rhétorique souverainiste du régime, même lorsque la contestation puise ses racines dans des dynamiques sociales internes.

La crise économique reste toutefois le moteur principal de la mobilisation. L’effondrement du rial, l’érosion du pouvoir d’achat, la fragilisation des classes moyennes urbaines et la précarisation des jeunes diplômés constituent un cocktail structurellement instable. L’Iran se trouve confronté à un double verrou : contraintes budgétaires sévères et marges de manœuvre diplomatiques réduites, dans un environnement régional déjà saturé de tensions.

Le recours à la coupure d’Internet révèle une transformation profonde des modes de gouvernance autoritaire. Le contrôle de l’espace numérique devient un outil de régulation sociale au même titre que le contrôle de l’espace physique. Cette stratégie produit toutefois des effets ambivalents : elle ralentit la mobilisation à court terme, tout en accentuant la défiance de long terme envers les institutions et en dégradant l’activité économique, déjà fragilisée.

Pour les observateurs régionaux, notamment au Maghreb et en Méditerranée, l’évolution iranienne offre plusieurs enseignements. D’une part, la centralité du facteur socio-économique dans les dynamiques de contestation confirme que la stabilité politique repose désormais autant sur la performance économique que sur la légitimité idéologique. D’autre part, la maîtrise des infrastructures numériques devient un enjeu stratégique de souveraineté interne, au prix d’un coût social et productif élevé.

La séquence actuelle ne dessine pas encore un scénario de rupture immédiate, mais elle installe un climat d’incertitude durable. La multiplication des foyers de protestation, la persistance des difficultés économiques et la pression internationale convergent vers un équilibre instable, où chaque décision politique produit des effets systémiques.

La rue iranienne exprime une fatigue sociale profonde ; l’appareil d’État cherche à contenir sans fracturer. Entre ces deux pôles, la stabilité demeure suspendue à la capacité du pouvoir à restaurer une crédibilité économique et un horizon politique lisible. L’issue dépendra moins de la force coercitive que de la capacité à reconstruire un contrat social devenu fragile.

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