La décision de l’administration Trump de se retirer de plusieurs instances internationales liées au climat, dont l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), alimente un débat stratégique : l’impulsion de la transition énergétique dépend-elle encore d’un leadership politique unique, ou repose-t-elle désormais sur une dynamique économique et technologique autonome ?
Réunie à Abou Dhabi pour sa seizième Assemblée générale, IRENA a choisi de répondre à cette question par les chiffres et par la trajectoire industrielle. Son directeur général, Francesco La Camera, considère que le retrait américain agit comme un accélérateur indirect de la transition énergétique, dans la mesure où les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, stabiliser leurs coûts et renforcer leur compétitivité.
L’argument repose sur une transformation déjà avancée des marchés. En 2025, plus de neuf dixièmes de la nouvelle capacité électrique mondiale provenaient de sources renouvelables. Les projections pour 2026 évoquent près de 700 gigawatts supplémentaires, un volume équivalent à deux fois la capacité nucléaire construite en sept décennies. Ce basculement signale une mutation structurelle du système énergétique, portée par la baisse des coûts, l’industrialisation des chaînes de valeur et l’intégration progressive du stockage.
Une supposition implicite mérite examen : celle d’une dépendance durable à l’impulsion politique américaine pour structurer la gouvernance climatique mondiale. Un regard plus attentif montre un paysage multipolaire. La Chine consolide ses capacités industrielles, l’Union européenne renforce ses cadres réglementaires, les pays du Golfe investissent dans l’hydrogène et les infrastructures solaires, tandis que plusieurs économies émergentes développent des filières locales. L’écosystème énergétique s’organise déjà autour de centres de gravité multiples.
La participation record à l’assemblée d’IRENA, avec plus de 1 500 délégués issus de 139 pays et de l’Union européenne, confirme cette diversification. La présidence assurée par la République dominicaine et la vice-présidence confiée à un groupe de pays de différentes régions traduisent une gouvernance moins concentrée, plus distribuée, davantage orientée vers la coopération technique que vers l’affichage diplomatique.
Au-delà des indicateurs énergétiques, La Camera a rappelé la convergence de crises qui traversent l’économie mondiale : tensions géopolitiques, pressions inflationnistes, inégalités sociales, dégradation des écosystèmes. Dans ce cadre, l’énergie devient un levier de stabilité macroéconomique et de cohésion sociale. Les investissements dans les renouvelables offrent une visibilité budgétaire plus longue et une moindre exposition aux chocs de marché.
Un sceptique pourrait objecter que la sortie américaine fragilise certains mécanismes de financement multilatéral et affaiblit la coordination internationale. Cette lecture reste pertinente pour des projets fortement dépendants des cadres institutionnels globaux. Elle sous-estime toutefois la montée en puissance des capitaux privés, des fonds souverains et des politiques industrielles nationales, qui prennent le relais dans de nombreux segments.
L’enjeu dépasse la seule dimension environnementale. La transition énergétique façonne désormais les rapports de puissance économique, les chaînes d’approvisionnement et les équilibres commerciaux. Les États capables de maîtriser les technologies de production, de stockage et de gestion des réseaux acquièrent une autonomie stratégique accrue. Le débat climatique se transforme ainsi en débat industriel et géopolitique.
Dans ce contexte, le retrait américain agit comme un révélateur plutôt que comme un facteur de rupture. Il accélère une redistribution du leadership, déjà amorcée, vers des acteurs capables d’articuler innovation, capacité d’investissement et stabilité réglementaire. La gouvernance énergétique mondiale s’oriente vers un modèle plus fragmenté, mais aussi plus pragmatique, centré sur les performances économiques et la sécurité des systèmes.
L’issue de cette recomposition dépendra moins des déclarations politiques que des trajectoires d’investissement, de la maîtrise technologique et de la cohérence des stratégies nationales. La transition énergétique entre dans une phase de maturité où les choix industriels prennent le pas sur les discours symboliques.
