La Banque mondiale salue la profondeur des réformes engagées pour dynamiser l’activité privée au Maroc. Derrière l’optimisme prudent, une question centrale demeure : la capacité réelle du tissu productif à absorber l’informalité, créer de l’emploi durable et soutenir une croissance de qualité.
Dans sa dernière actualisation des Perspectives économiques mondiales, la Banque mondiale estime que les réformes réglementaires engagées au Maroc, jugées plus profondes qu’anticipé, peuvent contribuer à stimuler la croissance, à réduire le poids de l’économie informelle et à favoriser la création d’emplois. Le message est encourageant, mais il invite à une lecture attentive des équilibres économiques et sociaux en jeu.
Le diagnostic repose sur plusieurs signaux positifs. Les conditions climatiques favorables ont soutenu le redressement de la production agricole, secteur encore déterminant pour l’emploi et les revenus ruraux. Le compte courant s’est amélioré, porté par la progression des transferts des Marocains résidant à l’étranger et par la dynamique touristique. Sur le plan budgétaire, les pays importateurs de pétrole, dont le Maroc, devraient voir leur déficit reculer à l’horizon 2026–2027, sous l’effet de politiques budgétaires plus restrictives.
Dans ce contexte, la croissance marocaine est projetée autour de 4,4 % en 2026, avec une expansion plus modérée dans l’agriculture et l’industrie, accompagnée d’un rythme d’emplois plus contenu. Le chiffre place le Maroc au-dessus de la moyenne mondiale, estimée à 2,6 % en 2026 et 2,7 % en 2027, mais il ne suffit pas à répondre pleinement aux défis structurels du marché du travail et de la productivité.
La clé du raisonnement de la Banque mondiale réside dans la montée en puissance du secteur privé comme moteur de transformation économique. L’objectif est double : formaliser une partie significative de l’activité informelle et renforcer la capacité des entreprises à investir, innover et exporter. Cette orientation correspond à une logique largement partagée dans les économies émergentes : sans un tissu entrepreneurial solide, la croissance reste dépendante de facteurs exogènes et vulnérable aux chocs climatiques, financiers ou géopolitiques.
La difficulté tient à la nature même de l’économie informelle. Elle absorbe une main-d’œuvre importante, assure des revenus de subsistance et constitue souvent une réponse spontanée aux rigidités administratives, fiscales et réglementaires. La réduire implique davantage qu’un ajustement juridique. Elle suppose une amélioration de l’accès au financement, une simplification durable des procédures, une protection sociale crédible, une fiscalité lisible et un environnement concurrentiel équitable. La transition vers la formalité représente un processus progressif, parfois socialement sensible.
Le rôle du climat macroéconomique reste également déterminant. Le resserrement budgétaire contribue à stabiliser les équilibres publics, mais il peut peser sur l’investissement à court terme si les mécanismes d’accompagnement ne sont pas suffisamment ciblés. La croissance qualitative exige un arbitrage fin entre discipline budgétaire, soutien à l’activité et investissement dans les infrastructures matérielles et humaines.
L’amélioration du compte courant et la vitalité du tourisme offrent un répit, mais ces moteurs demeurent cycliques. Ils rappellent la nécessité de renforcer les filières productives à plus forte valeur ajoutée, capables d’insérer le Maroc dans des chaînes de valeur régionales et internationales plus résilientes. La dynamique du secteur privé devra s’articuler avec la transition énergétique, la digitalisation, la montée en compétence de la main-d’œuvre et la sécurisation des investissements.
Sur le plan global, le contexte international reste marqué par une croissance modérée et par une recomposition des échanges. Cette configuration limite les marges de manœuvre des économies ouvertes et renforce l’importance des réformes internes. Le Maroc dispose d’atouts structurels — stabilité macroéconomique, position géographique stratégique, réseaux d’accords commerciaux — mais leur valorisation dépend de la capacité à transformer le potentiel en productivité réelle.
Le message de la Banque mondiale se lit ainsi comme une invitation à consolider une trajectoire de transformation, plutôt qu’une validation définitive. Le dynamisme du secteur privé constitue une condition nécessaire pour réduire l’informalité et créer de l’emploi, mais il exige une cohérence durable des politiques publiques, une confiance institutionnelle renforcée et un accompagnement social attentif.
La croissance projetée est porteuse d’espoir, à condition qu’elle s’inscrive dans une logique inclusive et soutenable. L’enjeu dépasse le chiffre annuel : il concerne la qualité de l’intégration économique, la capacité à élargir la base productive et la construction d’un modèle de développement moins vulnérable aux cycles externes. Le secteur privé apparaît ainsi comme un levier stratégique, mais aussi comme une épreuve de maturité économique.
