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Trump rouvre la guerre commerciale à Davos : cinq clés d’un forum marqué par la confrontation transatlantique

21 janvier 2026 - 19:28

Le Forum économique mondial devient le théâtre d’une fracture historique entre les États-Unis et l’Europe. Trump a exigé l’ouverture immédiate de négociations sur le Groenland et menacé d’imposer des droits de douane massifs à huit pays européens, provoquant une réponse ferme des dirigeants du continent. La présidente de la Commission européenne a averti d’un changement durable de l’ordre mondial, tandis que le Premier ministre canadien Mark Carney a prononcé l’un des discours les plus sévères contre la politique américaine, déclarant mort le système international fondé sur des règles.

L’atmosphère traditionnellement cordiale de la diplomatie au Forum économique mondial a laissé place cette année à une confrontation sans précédent entre les deux rives de l’Atlantique. L’arrivée de Donald Trump dans la pittoresque station suisse de Davos, après un incident technique à bord d’Air Force One ayant retardé son vol de plus de deux heures, a marqué le point culminant d’une tension qui n’avait cessé de monter au cours des journées précédentes. Le président américain a utilisé la tribune du rendez-vous annuel de l’élite politique et économique mondiale pour réaffirmer ses ambitions territoriales sur le Groenland et menacer de représailles commerciales ceux qui s’opposeraient à ses projets, tandis que des dirigeants européens et canadiens répondaient par des discours remettant ouvertement en cause la viabilité de l’alliance transatlantique dans sa forme traditionnelle.

1. Trump exige le Groenland et menace de droits de douane massifs

Lors de son discours de mercredi devant les participants au forum, Donald Trump a commencé sur un ton apparemment conciliant, affirmant qu’il était « un plaisir d’être de retour dans le magnifique Davos » et s’adressant à « tant de dirigeants d’entreprises respectés, tant d’amis et quelques ennemis ». Il a toutefois rapidement réitéré sa position sur le territoire arctique danois, exigeant l’ouverture de « négociations immédiates » pour discuter de l’acquisition du Groenland par les États-Unis. Trump a explicitement écarté le recours à la force militaire pour prendre le contrôle de l’île, tout en ajoutant une mise en garde inquiétante : s’il décidait de le faire, Washington serait « franchement imparable ». « Je ne veux pas utiliser la force pour acquérir le Groenland », a déclaré le président, avant de nuancer : « Nous n’avons jamais rien demandé et nous n’avons jamais rien obtenu, et nous n’obtiendrons probablement rien à moins de décider d’utiliser une force et un pouvoir excessifs. »

Le chef de l’exécutif américain a soutenu que le contrôle du Groenland constitue un « intérêt fondamental de sécurité nationale » pour son pays, arguant qu’aucune autre nation n’est en mesure de garantir correctement la défense de ce territoire arctique face à des menaces telles que la Russie ou la Chine. Trump a vivement critiqué le niveau des dépenses de défense du Danemark au sein de l’OTAN et a averti que les États-Unis « se souviendraient » de la réponse européenne à sa proposition. « Nous voulons un morceau de glace pour la protection mondiale, et ils ne nous le donnent pas. Nous n’avons jamais rien demandé d’autre. Ils peuvent dire oui, et nous serons très reconnaissants, ou ils peuvent dire non, et nous nous en souviendrons », a-t-il tranché. Le président américain avait auparavant menacé d’imposer, à compter du 1er février, des droits de douane de 10 % à huit pays européens — dont le Danemark, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède, la Finlande, la Norvège et le Royaume-Uni — des tarifs qui pourraient grimper jusqu’à 25 % en juin si l’opposition à ses plans persistait.

2. Von der Leyen avertit d’un « nouvel ordre mondial »

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a profité de son intervention à Davos pour avertir que le monde assiste à un changement « permanent » de l’ordre international, caractérisé par l’imposition du pouvoir de la « force brute », qu’elle soit économique, militaire ou géopolitique. Von der Leyen a défendu la nécessité pour l’Europe d’accélérer son chemin vers l’« indépendance » dans de multiples domaines, de la sécurité à l’économie, en passant par la technologie et la démocratie. « Les secousses géopolitiques peuvent, et doivent, servir d’opportunité pour l’Europe. Le changement sismique que nous vivons aujourd’hui est une opportunité, en réalité une nécessité, pour construire une nouvelle forme d’indépendance européenne », a affirmé la dirigeante communautaire. Selon elle, il y a encore un an, le concept d’« indépendance européenne » suscitait des réactions sceptiques, mais en 2026 un consensus existe désormais quant à son urgence.

La présidente de l’exécutif européen s’est montrée particulièrement ferme face aux menaces tarifaires de Trump. « Nous considérons le peuple américain non seulement comme nos alliés, mais comme nos amis. Nous enfermer dans une spirale descendante ne ferait qu’aider les adversaires que nous sommes tous deux déterminés à tenir à l’écart », a-t-elle déclaré, avant d’avertir que la réponse de l’Union européenne serait « ferme, unie et proportionnée ». Von der Leyen a qualifié les droits de douane proposés d’« erreur », en particulier lorsqu’ils sont utilisés comme levier contre la souveraineté territoriale, et a rappelé que Washington et Bruxelles ont signé un accord commercial l’été dernier qui doit être respecté. « Un accord est un accord, et lorsque deux alliés se serrent la main, cela doit avoir un sens », a-t-elle souligné. Elle a réaffirmé que « la souveraineté et l’intégrité d’un territoire ne sont pas négociables » et a annoncé un plan d’investissements massifs au Groenland pour stimuler l’économie locale, ainsi qu’un renforcement des capacités de sécurité européennes dans l’Arctique, y compris une flotte de brise-glaces.

3. Macron rejette la « loi du plus fort » et propose la « bazooka commerciale »

Le président français Emmanuel Macron a prononcé l’un des discours les plus sévères contre la politique américaine, sans mentionner directement Trump mais en laissant clairement entendre l’objet de ses critiques. Macron a accusé Washington de promouvoir une stratégie commerciale visant à « affaiblir et subordonner l’Europe », dans un discours au ton inhabituellement dur à l’égard de l’un des principaux alliés occidentaux de la France. Le chef de l’État a estimé que la coopération internationale cède la place à une « concurrence implacable », marquée par une « accumulation sans fin » de droits de douane qu’il a jugée « fondamentalement inacceptable », surtout lorsqu’ils sont utilisés comme instrument de pression sur la souveraineté territoriale.

Macron a exhorté ses partenaires de l’Union européenne à ne pas hésiter à activer le mécanisme anti-coercition surnommé la « bazooka commerciale », adopté fin 2023 mais encore jamais utilisé, qui permettrait au bloc d’imposer des sanctions économiques, des droits de douane et des restrictions à l’accès des entreprises américaines aux marchés publics européens. « L’Europe dispose d’outils très puissants et nous devons les utiliser lorsque nous ne sommes pas respectés et lorsque les règles du jeu ne sont pas respectées », a affirmé le président français. Il a défendu la nécessité pour l’Europe de rejeter « la loi du plus fort » et de rester attachée à « l’État de droit face à la brutalité ». Concernant le Groenland, le dirigeant français a été catégorique : « Sur le Groenland, nous n’avons menacé personne, nous avons soutenu un allié, le Danemark. Nous n’avons pas eu recours à des pressions économiques. » Macron s’est également opposé ouvertement à la création du Conseil de paix proposé par Trump, qu’il considère comme une tentative de vider les Nations unies de leur substance, proposant à la place de revitaliser le G7 comme « forum de dialogue franc ».

4. Carney déclare mort l’ordre international et défie Trump

Le Premier ministre canadien Mark Carney a prononcé mardi l’un des discours les plus percutants de l’histoire récente de Davos, déclarant que « l’ordre international fondé sur des règles » est mort et que le monde traverse « une rupture, et non une transition ». Carney, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et de la Banque du Canada, a soutenu avec autorité technique et politique que les grandes puissances utilisent l’intégration économique comme « une arme » pour imposer leur volonté aux pays plus petits. « On ne peut pas vivre avec le mensonge du bénéfice mutuel par l’intégration lorsque l’intégration devient la source de la subordination », a déclaré le dirigeant canadien, citant un essai du dissident tchèque Václav Havel sur la manière dont les systèmes autoritaires se maintiennent parce que les gens acceptent de se mentir à eux-mêmes sur la réalité.

Le Premier ministre a exhorté les « puissances moyennes » à cesser d’invoquer l’ordre international « comme s’il fonctionnait encore tel qu’il est annoncé » et à créer de nouvelles alliances pour résister à la coercition des superpuissances. « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu », a averti Carney, dans une formule qui a fortement résonné à Davos. Il a exprimé sa « ferme opposition » aux menaces tarifaires visant le Groenland et a soutenu sans ambiguïté le « droit exclusif » de l’île semi-autonome et du Danemark à déterminer leur avenir. Carney a souligné que l’engagement du Canada envers l’article 5 de l’OTAN, la clause de défense collective, est « inébranlable ». Trump a réagi au discours de Carney lors de sa propre intervention du mercredi, affichant son irritation : « J’ai vu hier votre Premier ministre, il n’était pas très reconnaissant. Le Canada vit grâce aux États-Unis. Souviens-t’en, Mark, la prochaine fois que tu feras une déclaration. » Le président américain a ajouté que « le Canada reçoit énormément de choses gratuitement. Ils devraient être reconnaissants, mais ils ne le sont pas ».

5. Un forum fracturé face à un ordre mondial en mutation

Au-delà des affrontements spécifiques autour du Groenland, le Forum économique mondial de 2026 a mis en lumière des fractures structurelles plus profondes du système international. L’atmosphère de Davos, traditionnellement associée au multilatéralisme et à l’économie libérale, a été bouleversée par la collision entre la vision unilatéraliste de Trump — résumée par son affirmation selon laquelle le seul principe guidant sa politique étrangère est sa « propre moralité » — et les tentatives européennes et canadiennes de préserver un cadre fondé sur des institutions et des règles communes. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a implicitement dénoncé la posture américaine en mettant en garde contre des dirigeants qui « piétinent le droit international » et « choisissent les règles qu’ils respectent et celles qu’ils ignorent », établissant ainsi « un précédent dangereux ».

La crise a conduit le Parlement européen à suspendre la ratification de l’accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis, tandis que plusieurs pays envisagent d’activer des mécanismes de défense commerciale sans précédent. Von der Leyen a tenté de contrebalancer le recul transatlantique en annonçant la consolidation de la zone de libre-échange avec le Mercosur, qu’elle a qualifiée de plus grande au monde avec plus de 20 % du PIB mondial et 700 millions de consommateurs, et en anticipant qu’un accord avec l’Inde est « tout proche » d’aboutir. Le message européen est clair : si Washington opte pour l’unilatéralisme et la coercition, Bruxelles diversifiera ses alliances commerciales vers l’Asie et l’Amérique latine. L’absence de rencontres bilatérales confirmées entre Trump et les dirigeants européens à Davos symbolise la profondeur de la méfiance mutuelle, laissant en suspens la question de savoir si l’alliance transatlantique peut survivre sous sa forme traditionnelle ou si, comme l’a averti Carney, le monde est définitivement entré dans une ère de « rivalité brutale », où les règles cèdent le pas à la force brute.

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