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Réseaux sociaux : le Maroc face à une génération sans pare-feu

27 janvier 2026 - 11:01

Il arrive un moment où l’on ne peut plus se réfugier derrière l’argument du retard ou de la spécificité culturelle. Les réseaux sociaux ont déjà fait irruption dans l’enfance marocaine. Ils y sont entrés sans frapper, sans cadre clair, sans véritable débat public. Et surtout sans que nous ayons vraiment décidé comment les regarder.

La France a légiféré sous la pression de drames bien réels. L’Australie a choisi une voie radicale, brutale diront certains, en interdisant l’accès à certains réseaux aux moins de seize ans. Le Maroc, lui, observe encore. Il observe beaucoup. Trop peut-être. Comme si le problème concernait toujours ailleurs, d’autres sociétés, d’autres jeunesses.

Pourtant, il suffit de regarder autour de soi. Dans les cafés, dans les transports, dans les cours d’école. Le smartphone est devenu un prolongement du corps, parfois avant même l’apprentissage d’une distance critique. Les réseaux sociaux ne sont plus des outils. Ils sont des milieux. Des lieux où l’on se construit, où l’on se compare, où l’on se blesse aussi.

On aime dire que la société marocaine protège encore ses enfants par la famille. C’est partiellement vrai. Mais cette protection repose sur un présupposé fragile : que les adultes maîtrisent l’environnement dans lequel évoluent les plus jeunes. Or ce n’est plus le cas. Le rapport de force symbolique s’est inversé. L’enfant sait. L’adulte devine.

Ce décalage est rarement formulé ainsi. Il gêne. Il met à mal une certaine idée de l’autorité. Pourtant, il est central. Les plateformes fonctionnent selon des logiques qui échappent largement au sens commun : algorithmes de recommandation, économie de l’attention, amplification émotionnelle. Comme l’a montré Dominique Cardon, ces systèmes ne se contentent pas de diffuser des contenus, ils hiérarchisent le monde. Ils disent ce qui mérite d’être vu, aimé, imité.

Dans ce contexte, l’enfance devient un terrain d’exposition permanente. L’estime de soi se mesure en vues. La reconnaissance se joue en public. L’humiliation aussi. Et elle laisse des traces bien plus durables que celles de la cour de récréation.

Gérald Bronner parle d’« apocalypse cognitive » pour qualifier cet environnement saturé, où l’émotion l’emporte sur la réflexion. Je ne sais pas si le terme est excessif. Je sais en revanche qu’il décrit avec justesse ce que produisent les réseaux sur des esprits encore en construction. La violence symbolique, la sexualisation précoce, les récits complotistes circulent sans véritable filtre, portés par une logique de viralité qui se moque des contextes nationaux.

Le Maroc n’est pas en dehors de ce monde. Il y est plongé. Avec une jeunesse nombreuse, connectée, souvent livrée à elle-même sur le plan numérique. Le paradoxe est frappant, celui d’une société très attentive à la morale publique mais largement démunie face aux mécanismes invisibles qui façonnent aujourd’hui les comportements.

Interdire, moraliser ou détourner le regard ne tient pas dans le temps. L’exemple australien rappelle que la neutralité est devenue une illusion. À ce stade, ne rien faire revient déjà à choisir.

Mais le Maroc ne peut ni copier ni importer mécaniquement des solutions étrangères. Il doit penser sa propre réponse. Une réponse qui passe moins par la censure que par la compréhension. Divina Frau-Meigs insiste depuis longtemps sur l’éducation aux médias comme compétence civique. Cette idée me paraît décisive ici. Former les jeunes, certes. Mais surtout outiller les adultes. Redonner de la lisibilité là où règne l’opacité.

Pascal Lardellier rappelle que les réseaux sociaux fonctionnent comme des rites modernes. Ils incluent et excluent. Ils consacrent et invisibilisent. Dans une société où la reconnaissance sociale reste un enjeu fort, cette mécanique peut produire des dégâts silencieux, rarement nommés, rarement pris en charge.

Le débat marocain gagnerait à quitter les postures réflexes. Il ne s’agit ni de diaboliser la technologie ni de s’y abandonner. Il s’agit de réguler intelligemment. De poser des règles. D’assumer collectivement que l’enfance numérique n’est pas une affaire privée.

Le Maroc est un pays jeune. C’est sa force. Mais c’est aussi sa responsabilité. Attendre que les dommages deviennent spectaculaires pour réagir serait une erreur. L’enfance connectée est déjà là. La réflexion porte désormais sur le cadre à instaurer, les protections à garantir et la vigilance collective à exercer.

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