Dr. Saïd Saddiki *
Le succès éclatant du Maroc dans l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations de football 2025 a remis en lumière les multiples fonctions de ce sport, le plus populaire auprès des masses. Bien qu’il s’agisse d’une discipline régie par des règles propres, comme toute autre pratique sportive, sa large popularité en fait un instrument de régulation et de mobilisation pour les États, tant dans les politiques intérieures qu’extérieures, que ce soit pour renforcer l’identité nationale, améliorer l’image du pays à l’international, ou parfois détourner l’attention des préoccupations quotidiennes des populations.
Les performances marocaines en football au cours des dernières années, notamment l’accession de la sélection nationale aux demi-finales de la Coupe du monde 2022, la médaille de bronze remportée aux Jeux olympiques de Paris 2024, la Coupe du monde des jeunes 2025, la Coupe arabe 2025, ainsi que l’organisation réussie de la dernière Coupe d’Afrique des nations, traduisent les résultats d’une stratégie globale et cohérente dans ce domaine. Cette stratégie a inclus le développement des infrastructures sportives, la création d’académies de formation des jeunes talents et le renforcement des programmes d’entraînement, ce qui a valu à ces réalisations une reconnaissance aux niveaux continental et international.
Si certaines tendances politiques et intellectuelles critiquaient autrefois l’organisation de tels événements et l’instrumentalisation politique du football, au motif qu’ils servaient à détourner les peuples de leurs revendications légitimes, ce débat a aujourd’hui perdu de sa portée. Il a été remplacé depuis plusieurs années par une nouvelle lecture qui considère le football, et le sport en général, comme un levier efficace du soft power, capable de renforcer le rayonnement des États et d’améliorer leur position sur la scène internationale.
Cet objectif occupe désormais une place centrale dans les priorités des politiques étrangères, au point que des budgets colossaux lui sont consacrés. Selon les estimations disponibles, le budget global de la Coupe du monde 2022 s’est situé entre 200 et 220 milliards de dollars américains, un montant que l’on peut qualifier de vertigineux, engagé afin de renforcer la place du Qatar sur la carte mondiale. Cette stratégie a atteint ses objectifs, voire les a dépassés.
Cependant, malgré l’importance du soft power dans les politiques étrangères, celui-ci ne suffit pas à lui seul à garantir une position solide dans le système international. Une influence réelle suppose un équilibre entre les différentes formes de puissance, notamment économique, scientifique, technologique, militaire et politique. Le football et ses grandes compétitions offrent des opportunités majeures de divertissement, de visibilité internationale et permettent aux États, petits ou grands, de mettre en valeur leurs capacités organisationnelles et leurs infrastructures sportives. Néanmoins, ces événements ne peuvent constituer à eux seuls un véritable levier de progrès économique ou de développement durable. Ils doivent s’inscrire dans une stratégie intégrée, soutenue par les autres piliers de la puissance nationale.
Les grandes puissances internationales, y compris les puissances intermédiaires, n’ont jamais fondé leur statut mondial sur les seules compétitions sportives. Les États-Unis, la Russie ou la Chine n’ont jamais remporté la Coupe du monde de football. Quant aux compétitions continentales, la Chine n’en a jamais gagné, tandis que la Russie n’en a remporté qu’une seule, en 1960, à l’époque de l’Union soviétique, malgré leur supériorité économique, technologique et militaire. Cela montre que le football, malgré sa popularité et son impact médiatique, demeure un instrument d’accompagnement plutôt qu’une finalité en soi. Il doit être intégré dans des stratégies globales de renforcement de la position des États, au lieu d’être traité comme un secteur exceptionnel et isolé, évoluant à un rythme différent de celui d’autres secteurs essentiels tels que l’éducation, la santé, l’emploi, la justice et le développement durable, qui constituent le socle d’un développement interne intégré et d’une capacité à relever les défis du système international contemporain.
Le succès du Maroc dans l’organisation exemplaire de la Coupe d’Afrique 2025 suscite à juste titre fierté et reconnaissance. Il constitue toutefois également un miroir critique pour les autres secteurs nationaux, appelés à s’interroger sur leurs réussites et leurs insuffisances. Si le Maroc occupe aujourd’hui la huitième place mondiale en football, aucune université publique marocaine n’a encore réussi à intégrer le classement des 500 meilleures universités du monde, selon les différents palmarès internationaux.
*Professeur de Relations Internationales à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès

