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Leadership, charisme et spectacle : le Maroc face aux temps rudes

01 février 2026 - 13:04

Le Maroc manque-t-il vraiment de leaders ou s’est-il simplement habitué à avancer avec une prudence excessive ? Depuis des années, le débat public revient sur la même idée : le charisme aurait disparu et la politique ne ferait plus vibrer. À force d’être répété, ce constat finit par masquer l’essentiel. Le problème n’est sans doute pas là où on le cherche.

Le leadership ne tombe jamais du ciel. Il ne naît ni d’un parcours bien calibré ni d’une ambition personnelle affichée. Il apparaît quand une société se trouve face à des choix difficiles, quand elle doit trancher, assumer des désaccords, accepter la tension. Ce qui s’est estompé avec le temps, ce ne sont pas les femmes et les hommes capables d’engagement, mais le terrain sur lequel un leadership porteur de sens pouvait réellement prendre forme.

De la za‘âma à la gestion des flux

Il y a eu des périodes où la politique marocaine avançait dans la friction, parfois dans la douleur, souvent dans l’exigence. Ces moments faisaient émerger des figures qui représentaient bien plus qu’un poste ou une fonction. Elles portaient une direction, une idée du pays, une promesse collective. Cette za‘âma ne se fabriquait pas dans les cabinets de communication. Elle s’imposait parce qu’elle répondait à des questions que l’on ne pouvait plus éviter.

Avec le temps, le décor a changé. Le conflit a reculé au profit de la recherche constante de l’accord. Les idées ont cédé la place à la gestion. Le long terme s’est effacé derrière l’urgence de préserver la stabilité. La politique a commencé à ressembler à une administration continue : gérer des flux électoraux, sécuriser des équilibres, accompagner des trajectoires. Dans ce paysage, le leadership n’est pas interdit. Il devient simplement secondaire.

Le piège du consensus permanent

À vouloir éviter toute rupture, on a installé une culture où le désaccord est perçu comme un danger. Le consensus n’est plus l’aboutissement d’un débat, il en devient le point de départ. Les décisions sont prises, puis expliquées. La discussion suit, sans réellement peser.

Ce glissement a un coût. La parole qui dérange se fait rare. La capacité à se projeter collectivement s’affaiblit. Les partis ressemblent davantage à des structures de gestion qu’à des lieux où se forgent des visions politiques. Le paysage récent en donne des images très concrètes : des responsables omniprésents, des campagnes parfaitement organisées, des candidats choisis plus que confrontés, une contradiction soigneusement contenue.

Un observateur attentif de la scène politique marocaine, Abdellah Tourabi, avait dernièrement résumé cette logique dans Tel Quel par une métaphore volontairement ironique, évoquant un duo emprunté à l’imaginaire russe pour décrire une succession parfaitement huilée. La formule marque les esprits, non pour son excès, mais pour ce qu’elle révéle,  un pouvoir pensé comme continuité organisée, où la désignation l’emporte sur l’épreuve, et où l’essentiel consiste moins à débattre qu’à sécuriser le dispositif. Derrière l’image, se dessinait déjà cette transformation du leadership en exercice de gestion et de contrôle.

Charisme scénique et politique de l’image

Dans ce climat, le charisme a changé de visage. Il n’est plus le lien vivant entre un leader et son époque. Il devient une affaire d’image, de posture, de présence médiatique. Il rassure plus qu’il n’entraîne. Il accompagne plus qu’il ne bouscule. Ce charisme lisse s’accorde parfaitement avec une politique soucieuse de continuité et de prévisibilité.

Les analyses de Guy Debord sur La société du spectacle permettent de mettre des mots sur ce que beaucoup ressentent confusément. Quand la politique devient mise en scène, le citoyen cesse peu à peu d’agir. Il regarde. Les institutions montrent. Elles expliquent moins qu’elles ne présentent. La politique finit par se consommer. L’efficacité affichée prend le pas sur le sens.

Gestion lisse et spectacle brutal : deux réponses au même malaise

Regarder ce qui se joue ailleurs aide à comprendre ce qui se passe ici. Le leadership de Donald Trump sur la scène internationale n’est ni un modèle ni une solution. Il est le symptôme d’une spectacularisation poussée à l’extrême. Quand certains systèmes fabriquent une politique lisse, technicienne, sans aspérités visibles, Trump apparaît comme l’autre face du même phénomène. Une politique faite de coups, de confrontation permanente et de mise en scène du pouvoir.

Le contraste est parlant. D’un côté, une politique qui neutralise le conflit au nom de la stabilité. De l’autre, une politique qui fait du conflit un outil. Les formes changent, le problème reste entier. Comment faire naître un leadership qui accepte le débat, assume la responsabilité et s’inscrive dans le temps long.

Relire le Maroc avec Laroui et Pascon

La réflexion marocaine offre pourtant des repères solides pour penser cette impasse. Abdallah Laroui a rappelé inlassablement que la modernité politique ne se décrète pas. Elle se construit dans un rapport lucide à l’histoire, aux structures sociales, aux tensions qui traversent la société. Paul Pascon, bien avant nous, attirait l’attention sur ce qui se cache derrière les équilibres apparents : fractures territoriales entre centre et périphérie, inégalités sociales persistantes, décalage entre dynamiques économiques et reconnaissance politique, distance croissante entre institutions et vies ordinaires.

Ce que Pascon redoutait, c’était qu’en ne s’occupant que de ce qui se voit, on laisse les fractures travailler en silence, jusqu’au jour où elles surgissent ailleurs, hors des cadres politiques. Relire ses travaux aujourd’hui rappelle une évidence. Éviter le conflit ne l’efface pas. Il finit toujours par revenir, souvent au pire moment.

La jeunesse comme passage de témoin

Une réalité mérite qu’on s’y arrête. La jeunesse marocaine. Plus instruite, plus connectée, plus attentive à ce qui se joue autour d’elle, elle supporte de moins en moins une politique réduite à un décor ou à une simple gestion. Elle n’attend pas des sauveurs. Elle cherche des lieux où l’on peut parler, débattre, agir.

Ces lieux existent déjà, parfois discrètement. Dans les universités, où les débats politiques et sociaux reviennent sans filtre. Dans des initiatives citoyennes locales qui expérimentent d’autres manières de décider. Dans des cadres de participation des jeunes, associatifs ou institutionnels, imparfaits mais bien réels. Ce ne sont pas encore des centres de pouvoir. Ce sont des espaces où quelque chose se prépare.

L’enjeu des années à venir n’est pas d’imiter des modèles spectaculaires ni de prolonger indéfiniment une gestion sans souffle. Il est dans la capacité à passer le témoin. À offrir à cette génération autre chose qu’un décor figé. Redonner à la politique une épaisseur humaine, accepter la tension comme une étape normale de la maturation démocratique, faire confiance à l’intelligence morale de la société. À ce prix seulement, le leadership pourra redevenir une expérience partagée, et non une scène que l’on regarde de loin.

Reste une question, suspendue.
Cette génération pourra-t-elle réellement entrer en scène, ou devra-t-elle encore attendre que ceux qui tiennent le jeu acceptent de lui laisser la place ?

 

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