La formule qui résuma la désillusion de la gauche espagnole dans les années quatre-vingt — «contre Franco, on vivait mieux» — circule aujourd’hui, avec un nouveau protagoniste, dans la politique latino-américaine. « Contre Trump, on vit mieux » traduit un état d’esprit qui, avec des intensités variables, traverse la Colombie, le Brésil et le Mexique, les trois pays les plus peuplés de la région, tous gouvernés par des forces progressistes confrontées à des échéances électorales décisives. Le phénomène ne passe pas inaperçu en Espagne, où l’affrontement de Pedro Sánchez avec Washington autour des bombardements contre l’Iran a rouvert un débat sur la possibilité que cette même dynamique se reproduise de ce côté de l’Atlantique, dans un Occident qui commence à accumuler ses propres exemples.
Comment Petro a fait de Trump un atout électoral
Le cas le plus immédiat est celui de la Colombie, dont l’élection présidentielle est fixée au 31 mai. Le sénateur Iván Cepeda, candidat du Pacte Historique — la coalition de gauche du président sortant Gustavo Petro — devance nettement ses adversaires dans les sondages. Selon le Centro Nacional de Consultoría (CNC) pour la revue Cambio, au 22 mars, il recueille 34,5 % des intentions de vote ; la candidate de centre-droit Paloma Valencia, du Centro Democrático, se consolide en deuxième position avec 22,2 %, et l’avocat Abelardo de la Espriella arrive troisième avec 15,4 %. La popularité de Petro lui-même oscille entre 50,9 % selon le CNC et 37,5 % selon la firme Atlas-Intel, révélant de fortes disparités méthodologiques entre instituts.
Dans les cercles politiques de Bogotá, la progression de Cepeda est largement attribuée à la capacité de Petro à transformer les tensions avec Washington en argument de campagne. Le président a réuni des dizaines de milliers de partisans sur la Plaza Bolívar, en référence aux exploits du Libertador Simón Bolívar, et ses dénonciations du génocide à Gaza, des mauvais traitements infligés aux Colombiens expulsés depuis les États-Unis et sa condamnation des bombardements illégaux contre l’Iran ont généré un capital d’image que, selon l’analyste Ricardo Vargas, l’équipe de Trump a compris trop tard. «L’arrivée des conseillers américains à Bogotá a coïncidé avec la place, pleine à craquer», a-t-il déclaré. La droite colombienne, selon la même analyse, n’a pas encore trouvé de réponse convaincante.
Lula séduit aussi l’électorat modéré
Le Brésil affronte ses élections le 4 octobre dans un contexte favorable à la gauche. Luiz Inácio Lula da Silva, 80 ans, brigue un quatrième mandat à la tête du Parti des Travailleurs (PT) et domine tous les scénarios de premier tour selon l’institut Quaest. Le camp oppositionnel arrive fragmenté : Jair Bolsonaro, condamné à plus de 27 ans de prison pour avoir organisé une tentative de coup d’État, est inéligible, et sa base militante n’est pas parvenue à se fédérer autour d’un successeur crédible. Le gouverneur de São Paulo, Tarcísio de Freitas, est le rival le plus souvent cité, mais ses chiffres varient d’un sondage à l’autre et l’opposition reste sans candidat capable de rassembler une large coalition.
L’épisode qui a transformé l’image de Lula fut sa réaction aux menaces de Washington à l’été 2025. Lorsque le président américain a imposé un droit de douane punitif de 50 % sur les exportations brésiliennes, invoquant une prétendue persécution judiciaire de Bolsonaro, Trump a déclenché un mouvement de rejet que Lula a su capitaliser. «Ce ne sera pas un gringo qui donnera des ordres au Brésil», a-t-il déclaré. L’institut Quaest a documenté que sa popularité est passée de 40 % à 43 % en quelques semaines, avec une progression concentrée chez les électeurs modérés du sud-est du pays, habituellement étrangers à ses bases militantes. Selon Datafolha, son taux d’approbation avoisine aujourd’hui 49 %, et le récit de dignité nationale reste son principal atout de campagne.
De Sheinbaum jusqu’à Carney et Frederiksen
Le Mexique a posé le précédent que beaucoup d’analystes considèrent comme l’origine du phénomène. La présidente Claudia Sheinbaum, fraîchement élue au moment où la pression de Washington sur la région s’intensifiait, a adopté une posture autonome qui a consolidé son leadership et l’a projetée comme référence continentale. Les trois cas partagent une même structure : des dirigeants progressistes qui transforment l’hostilité de Trump en carburant politique, en articulant un discours de résistance qui dépasse leur base électorale naturelle pour toucher des électeurs du centre. L’efficacité du mécanisme semble moins liée à l’idéologie qu’à un réflexe : lorsqu’une puissance extérieure perçue comme agressive fait pression, l’opinion publique tend à se rassembler autour de celui qui refuse de plier, quelle que soit sa famille politique.
Le phénomène a d’ailleurs largement débordé l’Amérique latine. Au Canada, Mark Carney a remporté les élections porté en grande partie par son rejet frontal de Donald Trump, qui avait laissé entendre que le pays pourrait devenir le 51e État de l’Union. Le contraste avec son rival, qui avait adopté des positions plus accommodantes vis-à-vis de Washington, s’est révélé déterminant. Le 24 mars dernier, au cœur de l’Europe, la Première ministre danoise Mette Frederiksen a renforcé sa position électorale dans un scrutin où la prétention de Trump de s’emparer du Groenland — territoire autonome sous souveraineté danoise — a servi de catalyseur à une réaction transversale qui a traversé les frontières idéologiques habituelles.
La question espagnole
En Espagne, la question se pose avec une texture différente. Le gouvernement de Sánchez a adopté une posture de censure face à la guerre en Iran, se démarquant de Paris et Berlin, plus alignés sur Washington, et cette position a déjà suscité un débat interne sur la possibilité de transformer ce capital «anti-Trump» en atout électoral. Eva Ferrer Galcerón, conseillère catalane du gouvernement colombien, l’a formulé lors d’un entretien à Bogotá, cité par le quotidien La Vanguardia : «Quand Gustavo prend position contre Trump, Trump montre clairement qui il est et la société s’éloigne de la droite. Je crois que quelque chose de semblable se passe en Espagne.» Les données d’intention de vote vont dans ce sens, même si elles commandent une prudence que les cas latino-américains n’imposent pas.
La différence structurelle est néanmoins réelle. En Colombie, au Brésil, au Canada ou au Danemark, la menace de Trump prend des formes concrètes et vérifiables — droits de douane, expulsions, pressions territoriales — qui se traduisent aisément en termes de souveraineté blessée, compréhensibles par tout citoyen. En Espagne, le lien passe par la médiation d’un conflit armé lointain et d’une fracture au sein de l’Union européenne dont la lecture n’est pas aussi immédiate pour l’électeur moyen. Que l’effet «contre Trump, on vit mieux» opère ici avec la même efficacité est, pour l’heure, une hypothèse. Mais l’accumulation de précédents — sur trois continents, dans des systèmes politiques différents, avec des électorats de nature diverse — rend de plus en plus difficile de l’écarter.

