>

Maroc, puissance de jonction : anatomie d’un pivot transcontinental

16 avril 2026 - 11:31

CHRONIQUE. Dans cet article, l’hispaniste marocain Fikri SOUSSAN, professeur à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdallah de Fès, propose une lecture renouvelée de la place du Maroc dans les recompositions géopolitiques actuelles. Entre ancrage euro-africain, ouverture vers les pays du Golfe et nouvelles projections vers l’Amérique latine et l’Asie, le Royaume s’affirme, selon lui, comme un pivot transcontinental à part entière.

Il existe des pays que l’on comprend mieux en les traversant qu’en les observant sur une carte. Le Maroc appartient à cette catégorie rare. Il suffit d’un matin clair à Tanger, face au détroit, pour mesurer que ce territoire ne se réduit pas à des coordonnées géographiques : il est fait de passages, de mémoires superposées, de langues qui se croisent et de routes qui continuent bien au-delà de ses frontières. Ici, l’Europe se devine à l’horizon, l’Afrique se prolonge dans la profondeur du continent, et l’écho d’Al-Andalus, du Golfe ou de l’Amérique latine affleure dans les échanges, les imaginaires et les réseaux humains.

Les lectures dominantes continuent pourtant à réduire le Royaume à sa proximité avec l’Europe ou à son ancrage africain. Cette approche, souvent formulée depuis les chancelleries ou les centres de décision extérieurs, laisse dans l’ombre ce qui fait la réalité vécue du pays : sa capacité à habiter plusieurs espaces à la fois. Le Maroc n’est pas seulement situé entre des régions ; il est traversé par elles. Dans ses villes, ses universités, ses entreprises, ses diasporas et ses circulations culturelles, se lit une pluralité qui n’a rien d’une ambiguïté. Elle constitue au contraire l’une de ses forces les plus profondes.

À mesure que le système international se fragmente, cette pluralité devient une ressource stratégique. Le Royaume se trouve au croisement de plusieurs espaces, mais son noyau géopolitique demeure clairement l’articulation euro-africaine. C’est à partir de cette centralité première — entre la péninsule Ibérique et la profondeur subsaharienne — que se déploient des ouvertures complémentaires vers les pays du Golfe, l’Amérique latine et, plus récemment, les pôles asiatiques et eurasiatiques. Mais derrière ces catégories géopolitiques, il y a des trajectoires humaines très concrètes : étudiants marocains à Madrid, entrepreneurs à Dakar, investisseurs du Golfe à Casablanca, réseaux universitaires avec Bogotá ou Santiago. C’est aussi à travers ces visages et ces circulations que se construit la centralité marocaine.

Déconstruire le regard eurocentriste

La pensée géopolitique dominante a longtemps appréhendé le Maghreb comme une zone tampon — espace de gestion des flux migratoires, périmètre de sécurité avancée, marché captif. Cette vision, héritée des logiques coloniales et reconduite par les institutions euro-méditerranéennes, assignait au Maroc un rôle de récipiendaire passif des politiques de voisinage. Elle occultait ce faisant une réalité autrement plus complexe : celle d’un État qui a su, au fil des décennies, convertir sa position géographique en levier diplomatique, sa diversité culturelle en capital symbolique et ses contraintes structurelles en arguments de négociation.

Penser le Maroc comme pivot transcontinental, c’est donc d’abord refuser cette assignation périphérique. C’est reconnaître que la multipolarité croissante du système international crée des opportunités inédites pour les puissances intermédiaires capables de jouer sur plusieurs tableaux simultanément — et que le Maroc est, structurellement, l’une d’elles.

Le noyau stratégique : l’axe euro-africain

La relation avec l’Espagne mérite d’être envisagée bien au-delà des dossiers conjoncturels — migrations, sécurité, tensions territoriales. Un espace de coopération plus structurant se dessine, fondé sur la densité des échanges économiques, la proximité historique et la circulation croissante des savoirs, des capitaux et des acteurs institutionnels. L’héritage arabo-andalou, souvent réduit à sa dimension patrimoniale, acquiert ici une portée stratégique en tant que ressource de diplomatie culturelle et de légitimation symbolique dans les relations avec l’espace ibérique.

Cette dynamique ne prend tout son sens que si elle s’ouvre à l’ensemble du monde hispanophone, et en particulier à l’Amérique latine. Par la langue, les réseaux universitaires, les échanges parlementaires et les convergences diplomatiques, le Royaume dispose de marges d’action encore insuffisamment exploitées. Du Mexique au Chili, en passant par la Colombie, le Pérou et l’Argentine, les perspectives de coopération économique, académique et politique sont considérables, à condition de les penser à partir d’une diplomatie directe, et non exclusivement médiatisée par Madrid.

L’Afrique subsaharienne demeure l’autre pilier de cette centralité. La présence du Royaume s’y consolide à travers les investissements bancaires, les infrastructures, l’agriculture, l’énergie et la formation — une politique d’influence assumée, qui vise à inscrire durablement le Maroc parmi les acteurs les plus structurants du continent. La profondeur africaine du Royaume renforce son ouverture euro-méditerranéenne ; elle ne lui est ni opposée ni étrangère. Elle en est le prolongement naturel.

Des ouvertures complémentaires : Golfe, Asie et Eurasie

À ce noyau stratégique s’ajoutent des axes complémentaires qui élargissent les marges de manœuvre du Royaume. L’axe du Golfe, dont la portée dépasse la seule dimension financière, repose sur des convergences diplomatiques, des investissements souverains et des coopérations sectorielles dans la logistique, le tourisme, l’énergie et la finance. En cultivant des partenariats solides avec Riyad, Abu Dhabi et Doha, le Maroc affirme sa capacité à arbitrer entre plusieurs pôles de puissance sans s’inféoder à aucun.

À cela s’ajoute une dimension encore discrète mais structurante : le repositionnement progressif du Maroc face aux puissances asiatiques et eurasiatiques. Les relations avec la Chine, partenaire commercial croissant et acteur des nouvelles routes de la soie, ainsi qu’avec la Russie, présente dans les équilibres diplomatiques africains, obligent Rabat à naviguer avec précision entre des logiques de blocs que le pays refuse d’endosser. Cette navigation n’est pas de l’équivoque : c’est de la souveraineté.

Vers une doctrine du pivot

Le Maroc dispose aujourd’hui des conditions objectives pour formaliser ce que l’on pourrait appeler une doctrine du pivot transcontinental. Cela implique trois orientations convergentes : investir résolument dans la diplomatie culturelle, structurer une présence diplomatique directe en Amérique latine et articuler explicitement les axes euro-africain, du Golfe et eurasiatique dans un cadre stratégique cohérent.

Le Royaume apparaît ainsi comme l’un des rares États de la région capables d’articuler, autour d’un noyau euro-africain solide, des partenariats diversifiés avec le Golfe, l’Amérique latine et les puissances asiatiques. Cette pluralité constitue l’un des principaux ressorts de sa politique extérieure dans un monde où la capacité à évoluer sur plusieurs scènes simultanément est devenue un facteur central de puissance.

Le détroit de Gibraltar n’est pas une frontière. C’est une couture.

Partager l'article

Partagez vos idées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *