Le politologue et journaliste espagnol David Alvarado revient sur une mémoire souvent absente du débat public : celle des millions d’Espagnols qui, sous le franquisme, ont eux aussi émigré sans papiers vers l’Europe. À travers l’essai de Joaquín Riera Ginestar, il met en lumière les parallèles troublants entre cette émigration oubliée et les réalités migratoires que connaît aujourd’hui l’Espagne.
L’essai Emigrantes. La historia olvidada de la emigración a Europa (1960-1975), de Joaquín Riera Ginestar et publié par Arzalia, redonne voix aux 3,5 millions d’Espagnols partis travailler en Allemagne, en France et en Suisse durant le franquisme. La moitié d’entre eux l’a fait de manière irrégulière, en contournant les contrôles du régime. Leurs difficultés — absence de papiers, exploitation au travail, séparation familiale et discriminations — ressemblent fortement à celles que connaissent aujourd’hui les migrants arrivant en Espagne.
En 1971, Casilda Hervés Gómez, originaire de A Estrada en Galice, part pour la France à 25 ans sans parler un mot de français. Elle voyage seule, sans téléphone, sans contacts, laissant derrière elle deux petites filles. Dans le train de l’exil économique, d’autres passagers lui demandent qui elle abandonne. « Ce fut très noir, très noir de laisser mes filles », raconte-t-elle aujourd’hui, à 80 ans, la voix encore chargée d’émotion.
Son histoire traverse tout l’ouvrage de Joaquín Riera Ginestar, professeur valencien, qui revient sur ce qui constitue le plus grand exode de travail de l’Espagne contemporaine. Entre 1960 et 1975, 3,5 millions d’Espagnols quittent leur pays pour fuir la pauvreté et la dureté du régime franquiste. L’auteur rappelle que leurs difficultés ressemblent presque trait pour trait à celles des immigrés d’aujourd’hui : irrégularité administrative, exploitation professionnelle, discrimination et éclatement familial.
L’écrivain suisse Max Frisch avait résumé ce phénomène d’une formule restée célèbre : « Nous demandions des travailleurs, ce sont des personnes qui sont venues. »
La moitié est partie sans documents
Près de la moitié des Espagnols partis vers l’Allemagne, la France ou la Suisse l’ont fait sans papiers, échappant ainsi au contrôle franquiste. L’Institut espagnol de l’émigration (IEE), censé faciliter les départs, imposait de longues démarches administratives, des examens médicaux et pratiquait des discriminations politiques, sociales et de genre.
Le régime franquiste ne voulait ni perdre sa main-d’œuvre qualifiée, ni permettre aux femmes de partir librement. Beaucoup préféraient donc partir clandestinement plutôt que subir l’humiliation des procédures officielles.
Ceux qui arrivaient hors des circuits légaux trouvaient des baraquements insalubres, parfois neuf douches pour 900 personnes, la faim et une surveillance policière constante. En Suisse notamment, les conditions étaient particulièrement dures : interdiction de changer de canton, contrats verrouillés et menace permanente d’expulsion.

Le froid, la solitude et l’absence
La séparation familiale fut l’un des aspects les plus douloureux de cet exil. Casilda laissa en Galice une fille de trois ans et une autre de moins de deux ans. Des années plus tard, l’aînée lui dira : « Je ne te pardonnerai jamais de nous avoir laissées. »
Le franquisme envoyait des prêtres dans les pays d’accueil pour maintenir la morale et les traditions espagnoles, mais beaucoup finirent surtout par aider les migrants à survivre. En quinze ans, ces travailleurs envoyèrent près de 9 milliards de dollars de transferts à leurs familles restées en Espagne.
Les femmes parties seules constituent l’un des chapitres les plus révélateurs du livre. Le 19 mars 1960, quarante-trois femmes de la province de Salamanque parcoururent 2.000 kilomètres en autobus jusqu’à Remscheid-Lennep, en Allemagne, pour travailler dans l’industrie textile. Certaines fuyaient des maris violents dont elles ne pouvaient divorcer dans l’Espagne franquiste.
Le retour n’efface pas toujours les blessures
Le retour ne fut pas toujours plus simple. Souvent, ce sont les maris qui souhaitaient revenir ; pour beaucoup de femmes, l’étranger avait représenté une forme de liberté.
Casilda mit dix ans avant de rentrer. Entre-temps, elle nettoya des appartements touristiques, garda les enfants des autres et économisa avec rigueur. Lorsqu’elle repassa enfin les Pyrénées, elle portait en elle une vie construite dans une autre langue et une autre culture.
« Je ne suis pas restée là-bas, mais la France m’a ouvert un monde nouveau », dit-elle.
L’essai coïncide avec une exposition qui s’ouvrira le 3 juin simultanément au Musée de l’industrie textile de Béjar et à l’Université Bergische de Wuppertal, en Allemagne, afin de raviver cette mémoire collective.
Joaquín Riera Ginestar conclut avec une phrase qui parle directement au présent : « Ce n’est pas une invasion, c’est un drame, une opportunité et une nécessité. »
Un jugement qui résonne fortement dans l’Espagne d’aujourd’hui.

