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Un trône de papier : mutations de la monarchie espagnole et lutte pour la survie (1er partie)

15 mars 2026 - 20:26

Une monarchie née dans la crise

Présentation de la série
À travers cette série en trois volets, le journaliste, écrivain et chercheur universitaire Nabil Driouch retrace les grandes métamorphoses de la monarchie espagnole, de ses premières fractures au XIXᵉ siècle jusqu’aux incertitudes qui entourent aujourd’hui son avenir. Entre restaurations successives, interventions militaires, crises de légitimité et montée du discours républicain, cette série propose une lecture historique et politique d’une institution qui n’a jamais cessé d’osciller entre continuité et survie.

L’auteur
Nabil Driouch est journaliste, écrivain et chercheur universitaire. Ses travaux portent sur l’histoire politique, les institutions et les transformations de l’État dans l’espace euro-méditerranéen.

Avant d’être fragilisée par les scandales contemporains, la monarchie espagnole avait déjà traversé deux siècles de secousses, de ruptures et de renaissances précaires. De l’invasion napoléonienne à la guerre civile, en passant par les guerres carlistes, les restaurations bourboniennes et la longue parenthèse franquiste, la Couronne s’est construite dans l’instabilité. Cette première partie revient sur cette histoire heurtée, où la survie du trône dépend moins de sa légitimité propre que des rapports de force militaires, sociaux et internationaux qui l’entourent.

Le matin du 19 juin 2014 ne fut pas seulement la date d’une succession dynastique en Espagne. Il constitua un nouvel épisode dans l’histoire d’une monarchie longtemps oscillant entre effondrement et renaissance. Au cœur de l’hémicycle du Congrès des députés à Madrid, le prince héritier Felipe VI se tenait entouré de sa famille : à sa droite ses parents, le roi Juan Carlos et la reine Doña Sofía ; à sa gauche son épouse Letizia et leurs filles Leonor et Sofía. Le prince prêta serment sur la Constitution en tant que nouveau roi et prononça son premier discours après l’abdication volontaire de son père. Peu après, le nouveau souverain parcourut les rues de la capitale lors d’un défilé officiel.

La scène avait tout d’une opération de sauvetage institutionnel. L’image de la monarchie s’était profondément détériorée à la suite des multiples affaires liées à Juan Carlos, largement perçues par l’opinion publique comme des scandales portant atteinte à la dignité de la Couronne. Celui qui avait longtemps incarné le garant de la transition démocratique après l’ère du général Franco fut finalement contraint d’abdiquer en faveur de son fils.

Depuis lors, l’institution monarchique tente de briser le cycle historique qui l’a souvent menée de la disparition à la restauration. Sous Felipe VI, la stratégie adoptée repose sur une politique de « tolérance zéro face aux scandales », destinée à restaurer la crédibilité morale de la Couronne. Mais cette tentative s’appuie sur un terrain instable. La monarchie se trouve aujourd’hui confrontée à la collision de deux visions opposées : l’une, héritée de l’histoire, que les conservateurs comme une partie de la gauche continuent de considérer comme garante de la stabilité et de l’unité du pays ; l’autre, portée par une génération plus jeune qui voit dans l’hérédité monarchique un modèle difficilement compatible avec les standards démocratiques contemporains.

La publication en 2025 des mémoires de l’ancien roi, Reconcilación: Memorias (Réconciliation), a ravivé un débat qui n’avait jamais véritablement disparu. La monarchie est ainsi passée d’une institution associée à la transition démocratique et à la stabilité politique à une institution dont la légitimité se trouve fragilisée par les scandales ayant terni l’éthique de la Couronne. Aujourd’hui, elle évolue dans une zone d’incertitude : entre l’héritage contesté de Juan Carlos et les efforts de son fils Felipe VI pour restaurer la confiance, sans disposer du capital historique personnel qui avait longtemps protégé son père. Tout cela se déroule dans un contexte politique où le discours républicain gagne du terrain, où le récit du « roi garant de la démocratie » s’érode, et où réapparaît périodiquement le débat sur la tenue d’un référendum concernant la forme du régime politique.

Depuis le début du XIXᵉ siècle, la trajectoire de la monarchie espagnole a été marquée par des crises répétées, dont l’issue fut souvent déterminée par l’armée, l’intervention étrangère et les divisions sociales. L’invasion de Madrid par Napoléon Bonaparte en 1807, profitant du traité de Fontainebleau et du conflit entre le roi Charles IV et son fils Ferdinand VII, provoqua le premier effondrement de la souveraineté de la Couronne espagnole. L’année suivante, en 1808, Napoléon plaça son frère Joseph Bonaparte sur le trône d’Espagne.

Mais le projet napoléonien ne se déroula pas comme prévu. L’historien espagnol Gabriel Cardona rappelle dans son ouvrage El problema militar en España (Le problème militaire en Espagne), publié en 1990, que « les Français se heurtèrent lors de la bataille de Vitoria en 1813 à une résistance populaire espagnole et à une guérilla féroce soutenue par la Couronne britannique, opposée à l’expansion française, ce qui finit par épuiser les ressources de Napoléon ». La bataille se conclut par le retrait des troupes françaises d’Espagne et le retour sur le trône de Ferdinand VII à la fin du mois de mai 1814. Le souverain inaugura alors un pouvoir personnel qui dura dix-neuf ans : il abrogea la Constitution de Cadix, dissout les Cortes et gouverna par décrets royaux.

À cette époque, l’ascension et le déclin de la monarchie espagnole étaient étroitement liés à la tension entre légitimité dynastique et efficacité politique. À la mort de Ferdinand VII, l’institution se trouva confrontée à une grave crise de succession. Le roi ne laissait pour héritière du trône des Bourbons que sa fille Isabelle, âgée de trois ans. Son oncle Carlos de Borbón refusa de reconnaître le droit de sa nièce à régner, déclenchant un conflit qui plongea l’Espagne dans une guerre civile — les guerres carlistes — entre 1833 et 1840.

Cette situation renforça progressivement l’influence de l’armée et conduisit la monarchie à militariser la vie politique afin d’assurer sa propre protection. Peu à peu, la Couronne devint une institution dépendant des chefs militaires pour garantir sa survie. Selon l’historien Cardona, le règne d’Isabelle II fut marqué par une tentative de reconstruire la légitimité monarchique en accordant certaines prérogatives au Parlement et en lançant une campagne militaire contre le Maroc entre 1859 et 1860. Ces initiatives contribuèrent à forger un sentiment d’unité nationale, que l’écrivain Benito Pérez Galdós mit en scène dans son roman Aita Tettauen (Aita Tétouan), publié en 1905.

Mais le règne de la reine Isabelle II ne fut pas perçu comme prospère par une partie importante des forces politiques, qui la considéraient comme le symbole d’un système marqué par la corruption. La légitimité juridique et constitutionnelle ne suffit pas à compenser l’érosion de la légitimité morale de la Couronne. En septembre 1868, une révolution à la fois militaire et civile renversa la monarchie, contraignant la reine à s’exiler en France avec son fils et héritier, Alphonse.

À ce moment-là, Antonio Cánovas del Castillo, principal architecte politique de la Restauration monarchique, soutenu par les élites politiques et la bourgeoisie, posa une condition au retour de la monarchie : que la reine Isabelle abdique en faveur de son fils. Elle accepta finalement cette exigence en 1870. Toutefois, son fils, destiné à devenir Alphonse XII, ne fut autorisé à revenir en Espagne qu’en 1875.

Le retour d’Alphonse XII fut bien plus qu’une simple restauration du trône des Bourbons. Il fut interprété comme une tentative de réhabiliter l’image de la monarchie, ternie par l’héritage du règne de sa mère, et d’instaurer la figure d’un roi arbitre dans un environnement politique profondément fragmenté. L’historien espagnol Maximiano García Venero l’explique dans son ouvrage Alfonso XII, el rey sin ventura (Alphonse XII, le roi sans fortune), publié en 1960 : Alphonse XII revint en Espagne dans un climat politique intérieur particulièrement tendu. Le pays était traversé par de fortes divisions, et le souverain chercha à se poser en médiateur entre les différents acteurs politiques, ce qui lui valut une large popularité auprès des Espagnols.

La mort prématurée du roi, emporté par la tuberculose en 1885, plaça cependant la monarchie face à un paradoxe : l’interruption du pouvoir personnel du souverain alors même que la légitimité institutionnelle de la Couronne demeurait intacte. En 1886, Alphonse XIII naquit cinq mois après la mort de son père et devint roi dès sa naissance. Il ne monta toutefois effectivement sur le trône qu’à sa majorité, en 1902. Cette situation inaugura pour la première fois un régime de régence, transformant la monarchie en une institution juridique appelée à survivre en l’absence d’un roi exerçant pleinement le pouvoir.

Le règne d’Alphonse XIII ne fut pas la continuation de la stabilité instaurée par son père. Au contraire, il révéla l’incapacité de la monarchie à absorber les profondes transformations sociales que connaissait le pays, tandis que la pauvreté s’étendait parmi les classes paysannes et ouvrières. Le trône d’Espagne vacilla de nouveau après la défaite face au mouvement de résistance dans la région du Rif marocain, dirigé par Mohammed Ben Abdelkrim Al-Khattabi. Cette défaite facilita l’instauration d’un régime militaire dirigé par le général Primo de Rivera en 1923, un régime soutenu par l’institution monarchique — un soutien qui allait se révéler fatal.

La monarchie se trouva ainsi prise dans le piège de l’armée. L’historien espagnol Carlos Seco Serrano, dans son ouvrage Alfonso XIII y la crisis de la Restauración (Alphonse XIII et la crise de la Restauration), publié en 1992, décrit comment la Couronne entra en confrontation directe avec la rue en raison de son alignement sur le pouvoir militaire. Lorsque les républicains remportèrent une victoire écrasante dans les villes espagnoles lors des élections municipales de 1931, Alphonse XIII quitta le pays afin d’éviter une guerre civile. La monarchie s’effondra une nouvelle fois et la Seconde République fut proclamée la même année.

Le 18 juillet 1936, l’armée nationaliste dirigée par les généraux Francisco Franco et Emilio Mola déclencha la guerre contre la République. Le conflit dura trois ans. Le régime franquiste imposa sa légitimité constitutionnelle par les armes plutôt que par les urnes, suspendit la monarchie et mena une répression sévère contre les républicains, dont beaucoup furent exécutés, emprisonnés ou contraints à l’exil.

Depuis l’exil, la monarchie tenta néanmoins d’assurer sa continuité malgré une crise de succession. L’historien espagnol Luis María Anson explique dans son livre Don Juan, publié en 1994, que la succession dynastique passa à Don Juan, troisième fils d’Alphonse XIII, après que deux de ses frères eurent renoncé à leurs droits au trône. Mais Juan Carlos Iᵉʳ raconte une version différente dans ses mémoires déjà évoqués : selon lui, son père fut choisi parce qu’il était le seul des frères à ne pas souffrir d’hémophilie, maladie héréditaire qui frappait plusieurs membres de la famille royale.

Bien que le général Francisco Franco fût convaincu de la nécessité de restaurer la monarchie, il construisit un système de pouvoir personnel qui excluait Don Juan, héritier légitime de la Couronne. Cette situation engendra une relation profondément tendue entre les deux hommes. Comme le rapporte Luis María Anson, l’héritier refusa d’accepter le rôle de roi silencieux que Franco entendait lui assigner.

Le fossé entre Franco et le roi en exil se creusa davantage, transformant la monarchie en un véritable instrument de pression politique. Don Juan se rangea du côté des Alliés — la France, le Royaume-Uni et les États-Unis — contre les puissances de l’Axe, proches du régime franquiste, durant la Seconde Guerre mondiale. Avec leur soutien, il envisageait l’instauration d’une monarchie démocratique après la fin du conflit. Dans ses mémoires, Juan Carlos Iᵉʳ explique que Lord Louis Mountbatten, dernier vice-roi des Indes britanniques, demanda à son père, au nom des Alliés, de rédiger la déclaration de Lausanne contre le régime de Franco. Ce texte appelait le dictateur à se retirer au profit d’une monarchie constitutionnelle modérée capable de rassembler l’ensemble des forces politiques, y compris le Parti communiste.

Mais ce projet démocratique visant à faire renaître la monarchie de ses cendres se heurta à un changement de cap de Washington après la guerre. Les États-Unis choisirent finalement de soutenir le régime franquiste en échange d’avantages militaires, notamment l’installation de bases militaires américaines dans le sud de l’Espagne.

Cette impasse politique contribua à faire émerger le prince Juan Carlos comme l’unique option crédible pour un retour de la monarchie en Espagne. Né à Rome le 5 janvier 1938, en pleine guerre civile espagnole, il grandit en exil, ce qui lui permit d’apprendre plusieurs langues européennes. Cependant, une rencontre décisive entre Don Juan de Borbón et le général Franco à l’été 1948, à bord du navire espagnol Azor au large de Saint-Sébatien, bouleversa les équilibres. Il fut décidé que le prince poursuivrait ses études en Espagne afin de préparer sa formation politique.

En novembre 1948, Juan Carlos quitta Lisbonne, où résidait la famille royale. Dans ses mémoires, il évoque ce moment d’adieu : « J’ai fait un grand effort pour ne montrer ni peur ni tristesse. Lorsque nous sommes arrivés sur le quai de la gare, mon père dit à ma mère : “Dis adieu à ton fils Juanito, nous ne savons pas quand nous le reverrons.” »

Le jeune prince poursuivit ses études sous la surveillance étroite de Franco, qui lui ouvrit même les portes de son bureau. Pourtant, Juan Carlos ignora longtemps les intentions du général quant à son avenir. Ce n’est qu’en 1969 qu’il fut officiellement désigné successeur de Franco. Cette décision souleva un problème de légitimité pour la restauration de l’institution monarchique. L’historien Luis María Anson rappelle que Don Juan n’avait jamais abdiqué ses droits dynastiques et continuait de se considérer comme le titulaire légitime de la monarchie constitutionnelle — une position qui contredisait le projet politique de Franco. Cette contradiction plongea la monarchie dans une zone d’incertitude : durant plusieurs années, Juan Carlos demeura en retrait, sans rôle déterminant au sein du régime franquiste.

Avec la mort de Francisco Franco, dans la nuit du 20 novembre 1975, l’institution monarchique se retrouva une nouvelle fois confrontée à la question décisive de son efficacité politique. Juan Carlos hérita d’une légitimité formelle presque absolue, mais il ne disposait pas encore d’un véritable soutien politique. Le nouveau roi devint chef de l’État dans un contexte particulièrement fragile : d’un côté, les « faucons » du régime franquiste, hostiles à toute évolution vers une monarchie parlementaire ; de l’autre, les communistes et les socialistes, très présents dans la rue, qui réclamaient l’instauration d’un régime républicain.

Pour une grande partie de l’opinion, Juan Carlos apparaissait alors comme un jeune homme inexpérimenté. Le surnom qui lui fut attribué à l’époque — « Juan Carlos el Breve » (« Juan Carlos le Bref ») — reflétait la perception d’une monarchie fragile, dont la survie semblait incertaine.

Selon l’historien espagnol Álvaro Soto Carmona, dans son ouvrage El camino del cambio y la transición a la democracia en España (Le chemin du changement et la transition vers la démocratie en Espagne), publié en 2005, la monarchie disposait certes des prérogatives formelles du chef de l’État, mais elle manquait de la force politique et des moyens d’influence nécessaires pour peser réellement sur les forces politiques alors engagées dans une lutte pour l’avenir du pays.

 

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