Une jeunesse marocaine en première ligne : connectée, fragile, mais résiliente, elle incarne les tensions entre aspirations modernes et normes dominantes.
La santé mentale des jeunes Marocains devient une préoccupation majeure. Entre séismes, examens, réseaux sociaux et incertitudes économiques, les vulnérabilités s’accumulent. Le sociologue Khalid Lahsika, interrogé par AlYaoum24, souligne que ce malaise ne s’explique pas seulement par un manque de ressources ou par des crises ponctuelles, mais aussi par un décalage profond entre normes dominantes et modes de vie modernes.
Le Maroc fait face à une transformation profonde du bien-être émotionnel de ses jeunes. Depuis la pandémie et le traumatisme du séisme de 2023, enseignants, soignants et ONG alertent sur une demande inédite d’accompagnement psychologique. Plus de 3 600 enfants, adolescents et professionnels ont été pris en charge par l’UNICEF dans des programmes post-séisme en 2024, soulignant une détresse réelle et généralisée.
Cette réalité s’inscrit dans un contexte structurel fragile. Le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) avait déjà documenté la forte prévalence des troubles mentaux chez les jeunes de 15 ans et plus, particulièrement parmi les femmes et les personnes sans emploi stable. Malgré cela, les ressources spécialisées restent limitées : en 2025, le Maroc ne compte qu’environ 3 230 professionnels en santé mentale, dont 319 psychiatres dans le secteur public et seulement 62 pédopsychiatres.
Ajoutons à cela la pression scolaire. Le suicide d’une adolescente en 2024 a déclenché une réflexion nationale sur la surcharge émotionnelle liée aux examens, révélant l’absence d’éducation émotionnelle dans les écoles. Cette défaillance éducative est un des moteurs du mal-être actuel. Comme l’explique Lahsika, ce type de drame ne peut être compris uniquement comme une faille du système éducatif ou sanitaire : il traduit aussi un déséquilibre plus profond entre des attentes normatives rigides et des modes de vie modernes auxquels les jeunes aspirent. Ce fossé alimente un sentiment permanent de culpabilité et de dissonance, qui fragilise la santé psychique.
À l’échelle mondiale, l’OMS observe une augmentation des troubles anxieux et dépressifs chez les adolescents. Au Maroc, des études récentes confirment que les jeunes sont particulièrement exposés à ces risques, ce qui appelle à des réponses ciblées. Pour Lahsika, le malaise n’est pas seulement générationnel : il concerne également les familles et la société tout entière. « Nous créons une vie moderne, dit-il, mais toujours encadrée par des normes dominantes. Ce décalage approfondit les sentiments de culpabilité et produit une instabilité psychologique diffuse ».
Doit-on parler de “génération du malaise” ? Le terme nomme une réalité observable : une jeunesse hyperconnectée mais isolée, face à une insécurité professionnelle croissante, dans un récit méritocratique aux promesses incertaines. Une pré-publication de 2025 révèle que 63 % des jeunes estiment avoir besoin d’un meilleur accès aux professionnels de santé mentale, et 42 % souhaitent une éducation plus adaptée à leur bien-être. Lahsika rappelle aussi une enquête de 2004 qui estimait que 42 % des Marocains souffraient de symptômes dépressifs. Ces données anciennes révèlent la profondeur du problème : « On pourrait dire que nous sommes une société en tension permanente avec nos propres normes », résume-t-il.
À cela s’ajoute l’enjeu du suicide, dont l’incidence place le Maroc au-dessus de la moyenne maghrébine à la fin des années 2010. Lahsika insiste : les traumatismes récents n’ont fait qu’accentuer un malaise plus ancien. « Le coronavirus a révélé la fragilité des familles, incapables de répondre à leurs besoins essentiels. Le séisme a ajouté un choc supplémentaire. Mais la racine du malaise est antérieure : elle est normative et culturelle ».
Des pistes de transformation apparaissent cependant. Aux trois axes classiques — école comme lieu de bien-être, première ligne médicale formée, dé-stigmatisation culturelle — s’ajoutent d’autres réformes structurelles qui peuvent changer la donne. La réforme de la Moudawana et la reconnaissance des enfants nés hors mariage constituent une clé majeure : donner une identité légale et des droits pleins à ces enfants réduirait une source d’exclusion et de vulnérabilité psychologique. Revoir l’article 490 du Code pénal, qui criminalise les relations sexuelles hors mariage, allégerait une pression normative qui alimente le sentiment de culpabilité chez toute une génération. De même, protéger socialement les mères célibataires, leur garantir l’accès aux services publics et les reconnaître comme citoyennes à part entière renforcerait la cohésion sociale.
À cela s’ajoute une dimension religieuse : relire les textes à la lumière des maqâsid, ces finalités supérieures qui placent la dignité et la protection de la descendance au centre, permettrait de rapprocher normes et réalités. Enfin, reconnaître officiellement la diversité des formes de famille déjà présentes au Maroc légitimerait les trajectoires de vie réelles, offrant aux jeunes un cadre où leurs aspirations trouvent place.
Nommer les souffrances des jeunes, c’est aussi les inscrire dans une réforme plus vaste de la société. La “génération du malaise” mérite une réponse collective : éducative, médicale, sociale et juridique. Comme le souligne Lahsika, seule une approche qui tienne compte à la fois des pénuries de ressources et des fractures normatives pourra restaurer la confiance des jeunes Marocains en leur avenir.

