Diomaye Faye: les hommes politiques ont-ils encore du pouvoir?

10 avril 2024 - 20:41

Le Sénégal vient d’élire un nouveau président, Bassirou Diomaye Faye. Au terme d’une campagne dite « de rupture ». Et dans la joie d’une large partie de la population, notamment des jeunes. Un immense espoir a gagné le Sénégal et au-delà, l’Afrique tout entière.

Au Sénégal et ailleurs dans le monde, au Sud comme au Nord, quel pouvoir reste-t-il aux dirigeants politiques pour mettre en œuvre leur programme, leurs promesses ?

A l’intérieur, rupture dans la gouvernance, dans la circulation des richesses… Engagement de la société dans un processus de développement inclusif… On connait ces promesses. Tous les dirigeants les affirment au début de leur mandat, ainsi que la lutte contre la corruption.

Mais il y a plus : ce nouveau président a fait une campagne où l’idée de rupture franche a été fortement affirmée Avec un programme souverainiste, son parti entend remettre en cause le statu quo néocolonial. Et c’est ce qui a emporté l’adhésion enthousiaste d’une large partie de la société.

A l’extérieur, deux mesures ont retenu l’attention : la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, des contrats de pêche, et la sortie du France CFA.

Mais que peut le nouveau président face à la « gloutonnerie » des acteurs puissants au sein de la société sénégalaise? Dans les alliances douteuses entre chefs religieux, chefs d’entreprise et chefs politiques. Que valent les institutions formelles, souvent largement copiées de celles des sociétés du Nord, face aux liens d’intérêts ? On ne passe pas facilement ni rapidement d’une société de liens à une société de droit!

Face, également, à la gloutonnerie des firmes multilatérales ? Des firmes appuyées, soutenues, promues par les Etats du Nord dont elles proviennent ?

Dans le cas du Sénégal, on parle des compagnies pétrolières qui ont acquis des droits d’exploitation au large des côtes océanes. Dans sa courte campagne électorale, le nouveau président avait dénoncé ces accords comme léonins et promis de les réviser. Le pourra-t-il ? Alors que déjà ces firmes ont montré les dents: « Touche pas à mes contrats ! ». Et le nouveau candidat aurait commencé à infléchir son discours de rupture. Seulement quelques jours après son élection !

Risque de renoncement

Face aux méandres des relations néo coloniales Comment agir alors que l’on est pris dans les mailles institutionnelles qui enserrent les pays anciennement colonisés par la France dans le Franc CFA ? Des mailles serrées où se mêlent intérêts publics français, règles opaques de « l’industrie financière internationale » et acteurs locaux relais intéressés des intérêts français. Des dispositifs complexes qui laissent peu d’espace à la volonté politique de rupture.

Dans le monde, au Sud comme au Nord, combien de changements à la tête des Etats ont été portés, soutenus, par des promesse de justice sociale ? Et combien de dirigeants ainsi élus ont-ils ensuite renoncé ?

La mondialisation libérale a, pas à pas, tissé par le biais d’accords internationaux, un corset de mesures, de normes en tous genres, pour brider les marges de manœuvre des dirigeants politiques. Au fond, pour assurer aux insiders de conserver le pouvoir. Lesquels s’appuient sur ces contraintes extérieures pour justifier leur impuissance. C’est la faute au FMI ! A la Banque mondiale ! A la Commission de Bruxelles ! Ce sont les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce !..

Et si un nouveau venu réussit, par les élections, à se glisser parmi ces insiders avec un programme de rupture, alors ceux-ci auront tôt fait de l’accueillir en leur sein, de le phagocyter, en dénaturant son programme par les innombrables contraintes créées par ces dispositifs. En rendant impossible la mise en œuvre de son programme. Impossible, la satisfaction des promesses faites.

Quand ces dispositifs n’étaient pas aussi élaborés, et dans un contexte de Guerre Froide, les dirigeants du Sud qui proclamaient des orientations politiques nouvelles étaient tout simplement assassinés.

Des banques mondialisées

L’endettement auprès des grandes banques multinationales joue dans ce jeu de contraintes un rôle majeur. Avec le FMI comme garde chiourme des règles du système. Les banques centrales ayant de moins en moins la possibilité de prêter à leur État, celui-ci est alors contraint d’emprunter sur les marchés internationaux auprès de ces mêmes banques qui dominent le marché. Et le tour est joué !

Les Etats trainent ainsi comme un boulet un endettement international (en devises fortes) qui forme la chaine de leur soumission. Soumission à qui ? Aux « marchés », qui vont imposer leurs règles en faisant chantage aux remboursements en cas de difficultés ou de remise en cause des engagements passés.

Plus largement, les Etats se sont laissé capturer par les grandes firmes mondialisées, sous le jeu des lobbies qui pullulent autour des lieux de pouvoir. Washington, Bruxelles, Londres, Paris, Tokyo… Pour infléchir, voire pour écrire les règles du jeu économique, dans une complexité volontairement créée pour rendre les enjeux incompréhensibles.

On a vu pendant la pandémie du Covid 19 combien les « Big pharma » avaient tenu la dragée haute aux institutions publiques et aux politiciens affolés par les demandes de réponse aux urgences sanitaires. Voir à ce sujet : « Pouvoir de négociation » contre « Intérêt général »

Pression des groupes agroalimentaires

On connait également la pression des groupes agroalimentaires auprès des décideurs politiques, qui bloquent des régulations publiques visant à la transparence de l’information nutritionnelle. Ou l’industrie chimique, Monsanto en tête, qui impose ses produits comme intrants agricoles, avec la complicité active des grands syndicats agricoles aux mains des grands propriétaires.

La privatisation du vivant, avec l’obligation de recourir à des semences traitées et stériles, fait partie des monstruosités que les lobbies de la chimie ont réussi à imposer aux sociétés, avec la complicité des responsables politiques et des institutions multilatérales.

On l’a vu pendant la crise économique et sociale en Grèce en 2008. Les acteurs internationaux venus « au secours » du pays, l’UE et le FMI, ont étranglé les dirigeants grecs, élus sur un programme progressiste. La solution à la crise de la dette publique qui a fini par s’imposer sous la pression de ces deux acteurs multilatéraux, a consisté à faire peser le poids de l’ajustement sur les couches populaires. Les salaires, les pensions ont été diminuées d’une façon drastique.

Le chantage financier sur le remboursement des dettes a détruit toute possibilité d’engager des solutions alternatives. Comme la refonte du système fiscal qui aurait pesé d’une façon plus forte sur les grandes acteurs économiques.

Le maillage institutionnel qui enserre les politiques publiques s’est mis en place et évolue au fil des nouvelles donnes. Il vise à conforter l’idée « qu’il n’y a pas d’alternative ». C’est le « There is no alternative » attribué (faussement ?) à Margareth Thatcher.

Et quand une solution alternative émerge et se renforce, alors le pouvoir médiatique, largement aux mains des insiders, déchaine sa propagande pour en saper le soutien dans l’opinion publique.

Finalement, les hommes politiques se retrouvent incapables de répondre aux demandes des sociétés. Au Nord comme au Sud. Demandes sociales avec plus ou moins de dimension identitaire. Et demandes en matière de défense de l’environnement.

En France, les soubresauts violents témoignent des tentatives de réaction de différentes fractions de la société contre ce système bloqué. Dans une totale dispersion, et en l’absence de traduction politique de ces protestations. Gilets Jaunes contre la hausse du prix de l’énergie ; Salariés menant une longue lutte contre la réforme des retraites ; Jeunes des banlieues populaires hurlant contre la violence policière ; Ecologistes et Paysans contre l’accaparement de l’eau dans les « bassines » ; Agriculteurs contre la baisse des revenus et la hausse vertigineuse de la bureaucratie… Autant de convulsions (contradictoires) que le pouvoir réprime de plus en plus violement.

Il faudrait plus que ces quelques lignes pour répondre pleinement à toutes ces questions et ouvrir d’autres horizons que ceux, sombres, qui se dessinent !

Mais, même aveugle, l’espoir demeure

Nous souhaitons pleine réussite, sur son programme, à Bassirou Diomaye Faye, le nouveau président du Sénégal !

Jacques Ould Aoudia, Économiste, et Vice président de l’association franco- marocaine « Migrations et développement ».

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