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Transition énergétique au Moyen-Orient : ambitions, rivalités et recompositions stratégiques

22 janvier 2026 - 16:12

L’édition 2026 de l’Abu Dhabi Sustainability Week (ADSW), organisée du 11 au 15 janvier à Abu Dhabi, devait confirmer la place centrale des Émirats arabes unis dans la transition énergétique régionale. Depuis plus d’une décennie, cet événement s’est imposé comme une vitrine majeure des ambitions climatiques du Golfe, mêlant diplomatie environnementale, innovation technologique et attractivité financière. Pourtant, cette année, un sentiment diffus de tiédeur a accompagné la manifestation, tant chez certains participants que parmi les observateurs du secteur.

Officiellement, rien ne manque à l’appel : chefs d’État, investisseurs internationaux, experts, institutions multilatérales. Sous le slogan “The Nexus of Next: All Systems Go”, l’ADSW 2026 a multiplié les panels consacrés aux énergies renouvelables, à l’hydrogène vert, à l’intelligence artificielle appliquée aux réseaux énergétiques et au financement climatique. L’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), dont le siège est à Abu Dhabi, y a tenu sa 16ᵉ assemblée générale, réunissant des représentants de plus de 170 pays.

Mais au-delà de cette façade institutionnelle, une question s’impose : le léger effacement de cette édition est-il le simple reflet d’un ralentissement global de la transition énergétique, ou le symptôme d’un déplacement plus profond des centres de gravité régionaux ?

Ralentissement global et fin de l’euphorie climatique

À l’échelle internationale, le secteur des énergies propres traverse une phase de normalisation. Après des années de discours volontaristes sur la neutralité carbone, la réalité économique s’impose : hausse des taux d’intérêt, renchérissement du coût des projets, fragilité des chaînes d’approvisionnement et prudence accrue des investisseurs face aux incertitudes géopolitiques. De nombreuses promesses politiques tardent à se traduire en projets industriels de grande ampleur.

Dans la région MENA, ce décalage est particulièrement visible. Les stratégies nationales continuent d’afficher des ambitions élevées, mais leur mise en œuvre se heurte à des contraintes structurelles persistantes : dépendance aux hydrocarbures, limites des réseaux électriques, et difficulté à construire des écosystèmes industriels locaux autour des renouvelables.

La rivalité saoudo-émiratie au cœur du jeu énergétique

Cependant, réduire le refroidissement perceptible de l’ADSW à ces seuls facteurs globaux serait insuffisant. Un autre élément, plus politique, pèse de plus en plus sur la scène énergétique régionale : la montée en puissance de la rivalité stratégique entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Depuis plusieurs années, Riyad a engagé une politique offensive visant à s’imposer comme le nouveau centre économique et industriel du Golfe. Dans le secteur énergétique, cette stratégie se traduit par des investissements massifs dans le solaire, l’éolien et surtout l’hydrogène vert, intégrés à une vision industrielle de long terme portée par la Vision 2030. Les mégaprojets saoudiens ne sont pas conçus comme de simples vitrines climatiques, mais comme des leviers de relocalisation industrielle, d’attraction des sièges régionaux et de contrôle des chaînes de valeur.

La décision de l’Arabie saoudite d’exiger, à partir de 2024, que les entreprises souhaitant contracter avec l’État déplacent leurs sièges régionaux à Riyad a accéléré ce mouvement. Plusieurs groupes internationaux du secteur énergétique ont progressivement réorienté leurs activités vers le territoire saoudien, au plus près des projets structurants.

Face à cette offensive, les Émirats arabes unis, longtemps pionniers de la diplomatie climatique et du soft power énergétique, se trouvent contraints de repenser leur positionnement. Abu Dhabi, à travers Masdar, affiche toujours des objectifs ambitieux — notamment un portefeuille de plusieurs dizaines de gigawatts renouvelables et la cible de 100 GW à l’horizon 2030 — mais la concurrence régionale est désormais frontale.

De la coopération à la compétition structurante

Cette rivalité dépasse le seul champ énergétique. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de refroidissement relatif des relations entre Riyad et Abu Dhabi, marqué par des divergences sur des dossiers régionaux, des désaccords au sein de l’OPEP+ et des stratégies distinctes d’attraction des capitaux étrangers. Dans ce nouveau paysage, l’énergie propre devient un instrument de puissance, au même titre que la finance, la défense ou la diplomatie.

Les grands forums internationaux, comme l’ADSW, conservent une valeur symbolique et un rôle de mise en réseau. Mais leur influence réelle dépend désormais moins de leur visibilité médiatique que de leur capacité à s’inscrire dans des dynamiques industrielles concrètes. La transition énergétique n’est plus un terrain consensuel : elle est devenue un espace de compétition stratégique.

Et le Maroc dans cette recomposition régionale ?

Dans ce contexte de recompositions silencieuses, une interrogation demeure : quelles seront les conséquences de cette rivalité et de ces repositionnements pour les pays voisins engagés dans leur propre transition énergétique ? La redistribution des flux d’investissements et des priorités industrielles pourrait redessiner durablement les équilibres régionaux.

Plus spécifiquement, comment le Maroc, engagé de longue date dans le développement des énergies renouvelables mais doté de moyens financiers sans commune mesure avec ceux des États du Golfe, peut-il tirer parti de ce nouvel ordre énergétique régional en pleine mutation ?

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