Il parlait du monde, mais aussi d’un lieu — Rabat — et d’un moment précis où ce lieu comptait. Non comme décor, mais comme espace de formation. Entre Tanger et Rabat, dans les années soixante et soixante-dix, Ignacio Ramonet a trouvé plus qu’un parcours académique interrompu et reconstruit ailleurs : un environnement intellectuel où culture, politique et engagement se mêlaient étroitement.
Le récit qu’il en fait évite la nostalgie. Il est précis. Il évoque des noms, des lieux, des pratiques : un ciné-club, une revue, des discussions. Une manière de travailler les idées collectivement. Ce Maroc-là échappe à l’idéalisation ; il est situé : moment de circulation, d’ouverture, d’expérimentation intellectuelle. C’est à partir de là que se construit une partie de son regard.
Ce point de départ éclaire ce qui suit.
Le propos de Ramonet dépasse le simple retour sur formation. Il s’agit d’un diagnostic sur l’état des relations internationales, formulé sans précaution excessive. Il évoque un retour à une logique de prédation. Le terme est choisi : il suggère que la contrainte juridique ne structure plus réellement les comportements des États, ou qu’elle s’avère insuffisante.
L’argument repose sur une lecture historique sans illusion. Les tentatives d’organiser les relations internationales autour de règles — de Westphalie aux institutions issues de 1945 — ont maintenu la centralité de la force. Elles l’ont encadrée, parfois limitée, rarement neutralisée. Le Conseil de sécurité, avec le droit de veto, en fournit l’illustration la plus nette : le droit y reste dépendant de la puissance.
L’exemple de 2003, rappelé dans la conférence, ne sert pas de cas isolé, mais de point de rupture visible. Une guerre justifiée par des arguments fragiles, menée malgré tout. Ce qui importe ici dépasse l’événement : il s’agit de la capacité de certains acteurs à contourner les règles sans en supporter pleinement le coût.
Dans ce cadre, la référence à Trump dépasse l’anecdote. Elle désigne une forme de discours politique qui renonce à dissimuler la primauté de la force. Affirmer qu’un État peut s’affranchir du droit international dès lors qu’il est puissant ne constitue pas une rupture radicale ; c’est la mise à nu d’une pratique ancienne.
Ce que Ramonet suggère, en creux, tient en peu de mots : le système international a moins changé de nature que d’intensité. La contrainte juridique s’affaiblit, la conflictualité s’étend, les équilibres se fragilisent. L’émergence de nouveaux pôles de puissance, la recomposition des alliances, les tensions entre grandes puissances — notamment entre les États-Unis et la Chine — en sont les manifestations les plus visibles.
Il ajoute un facteur interne : la transformation des sociétés. Le recul des classes moyennes, la progression des droites radicales, la polarisation politique. Ces dynamiques ne restent pas en marge de la géopolitique ; elles en redessinent les contours.
Revenir à Rabat, dans ce contexte, prend une autre signification. Il s’agit de rappeler l’existence d’espaces intellectuels où la production d’idées échappait, au moins partiellement, aux logiques de puissance ou de communication. Non pour en faire un modèle, mais pour marquer un écart.
La conférence laisse peu de place à l’illusion. Elle évite toute synthèse rassurante et toute projection stabilisée. Elle maintient une tension persistante entre droit et puissance, sans parier sur la victoire durable du premier.
C’est peut-être là son apport principal : distinguer clairement entre ce que l’on souhaite et ce que l’on observe.
