Il y a quelques jours, Bill Gates était interrogé sur CNN International. On lui demanda de résumer l’état du monde actuel en un seul mot. Il répondit sans hésiter : « incertitude ». Un mot court, mais chargé de sens — et qui, pour beaucoup de peuples, n’est pas une abstraction : c’est une expérience quotidienne.
Pour le Maroc, comme pour de nombreux pays du Sud global, l’incertitude n’est plus un phénomène extérieur qu’on observe de loin. C’est une réalité tangible, qui touche aux fondements mêmes de notre rapport au monde : alliances traditionnelles fragilisées, institutions internationales en perte de légitimité, montée des tensions régionales, retour des nationalismes et course aux intérêts.
Dans ce contexte mouvant, une question centrale s’impose : où se situe le Maroc ? Quelle voie choisir, alors que les repères anciens s’effacent et que les nouvelles règles du jeu restent floues ? Notre diplomatie, historiquement prudente et équilibrée, fondée sur la stabilité interne et l’ouverture à la pluralité des partenariats, est-elle armée pour traverser un monde en recomposition ?
Le pragmatisme, s’il reste utile, ne suffit plus. Le temps exige de l’anticipation, de la vision et, surtout, une capacité à penser le monde à partir de nos propres coordonnées. C’est un moment charnière : le Maroc ne peut se contenter d’être un simple « bon élève » du système international — il lui faut devenir force de proposition, porteur d’un récit autonome.
Ce défi n’est pas propre à notre pays. L’Amérique latine, l’Asie du Sud, l’Afrique australe s’interrogent aussi. Faut-il rester prisonnier des anciens clivages (Est/Ouest, Nord/Sud), ou faut-il assumer une posture plus fluide, créative, émancipée des anciens réflexes de dépendance ? À quoi sert-il de revendiquer le « Sud global » si cela ne débouche sur aucune diplomatie concertée ?
L’incertitude de notre époque est aussi, paradoxalement, une fenêtre d’opportunité. Lorsque les grandes puissances se replient ou vacillent, d’autres voix peuvent émerger. Le Maroc, par son histoire, sa position géographique, sa stabilité relative et son capital diplomatique, est en mesure d’incarner une intelligence régionale : ni alignée, ni soumise, mais lucide, stratège et solidaire.
Il ne s’agit pas de renier les alliances classiques, mais de les diversifier. Il ne s’agit pas d’imiter les puissants, mais de proposer autre chose. L’Afrique du Nord, le Maghreb, l’Afrique tout entière, ont besoin de pays capables d’articuler un projet géopolitique cohérent, au service non seulement de leurs intérêts, mais d’une vision du monde partagée, inclusive, fondée sur la dignité, la mémoire et la souveraineté.
Comme le disait Gates, l’incertitude est notre condition. Mais elle n’est pas une malédiction. Elle peut être un commencement — si l’on sait y répondre non par la peur, mais par la pensée.
Dans un monde instable, ce qui compte, ce n’est pas seulement où va le monde. C’est qui nous sommes, quand tout change.