>

Secrets d’archives : quand l’Espagne s’apprête à rouvrir le dossier du Sahara

01 août 2025 - 21:12

Madrid prévoit de lever le voile sur des milliers de documents classifiés datant d’avant 1982. Parmi eux, ceux liés au retrait précipité du Sahara occidental, à la Marche verte et à la diplomatie souterraine de la Transition. Une mémoire enfouie qui intéresse bien au-delà des frontières espagnoles.


Selon un article publié dans le journal espagnol El País le 28 juillet, le gouvernement de Pedro Sánchez s’apprête à approuver une loi qui marquera un tournant historique dans la gestion des secrets d’État. Le projet de réforme, qui remplacera l’ancienne loi franquiste de 1968 sur les secrets officiels, prévoit la déclassification automatique de toute documentation classée depuis plus de 45 ans, sauf en cas de risque exceptionnel pour la sécurité nationale. « La déclassification massive concernerait tous les documents antérieurs à 1982 », précise le journal.

Derrière cette initiative à portée démocratique, c’est un pan entier de la diplomatie ibérique qui pourrait refaire surface. Les chercheurs espagnols l’attendaient depuis des décennies. Les voisins du sud, eux, l’observent avec une attention stratégique. Car parmi les documents potentiellement concernés figurent ceux liés à la fin de la présence espagnole au Sahara occidental, à la Marche verte de novembre 1975, et plus largement à la politique discrète menée par l’Espagne à l’égard du Maroc pendant la Transition.

« Parmi ces documents figure le processus qui a conduit à l’abandon précipité du Sahara occidental en 1975, alors que Franco était mourant », souligne El País. Ce retrait, souvent décrit comme improvisé et ambigu, fut scellé dans un climat de tension régionale extrême. Pour le Maroc, toute pièce attestant de la nature exacte des engagements espagnols, ou de la reconnaissance implicite de la souveraineté marocaine sur le territoire, aurait une portée symbolique et diplomatique majeure.

Mais l’accès à ces archives ne va pas de soi. Le ministre de la Présidence, Félix Bolaños, a averti que la quantité de documents conservés est « gigantesque » (ingente, dans le texte original), et que leur déclassification « ne pourra être immédiate ». Elle se fera « progressivement, en donnant la priorité aux documents liés aux violations des droits humains ».

S’ajoute à cela une difficulté matérielle : « La documentation devra être parfaitement identifiée, organisée, classée et décrite » avant d’être transmise à la Commission des archives, puis versée aux fonds publics. Autrement dit, il ne suffit pas que les documents existent et soient déclassifiés. Encore faut-il qu’ils soient accessibles.

Cette distinction est essentielle. Comme le rappelle le professeur Nicolás Sesma, il est possible qu’une partie des documents ait tout simplement disparu. « Nous ne savons pas dans quelle mesure ces archives ont été épurées », avertit-il. L’histoire espagnole conserve le souvenir d’un épisode troublant : au début de la Transition, des milliers de fiches policières sur des opposants au franquisme ont été détruites dans les chaudières du ministère de l’Intérieur.

Pour les chercheurs, l’expérience est souvent frustrante. Ils connaissent les comptes rendus rédigés par d’autres gouvernements à l’issue de leurs rencontres avec les dirigeants espagnols — les actes, les lettres, les entretiens bilatéraux — mais, très souvent, il leur manque la version espagnole de ces mêmes réunions.

Cette asymétrie documentaire a une conséquence politique : elle permet à l’État espagnol de préserver une forme d’amnésie stratégique, tout en limitant le droit à la vérité des sociétés concernées, notamment au Maghreb.

À Rabat, plusieurs médias ont déjà relayé la nouvelle, entre espoir prudent et vigilance. Car si l’ouverture des archives pouvait lever un coin du voile sur les coulisses de la Marche verte ou les tractations du pacte tripartite de Madrid, elle pourrait aussi confirmer des éléments longtemps tus : concessions implicites, médiations américaines, réticences internes de l’état-major espagnol…

Pour la démocratie espagnole, le défi est double : rendre les archives opérationnelles — et non simplement théoriques —, mais aussi assumer ce qu’elles contiennent. Comme le rappelle El País, les chercheurs « ne peuvent pas demander ce qu’ils ne savent pas exister ». Il faudra donc non seulement ouvrir les dossiers, mais aussi construire un index public, rigoureux, consultable, sans lequel la transparence restera un mirage.

Partager l'article

Partagez vos idées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *