Le célèbre historien israélien Yuval Noah Harari, auteur de best-sellers comme « Sapiens », n’évoque plus un avenir hypothétique, mais une ère déjà entamée : celle où l’intelligence artificielle ne se contente pas de traiter des données, mais commence à façonner les histoires que nous croyons encore humaines. Une mutation cognitive et politique majeure est en cours — et peu semblent vouloir en mesurer les conséquences.
« Et si nous étions déjà prisonniers des rêves d’une intelligence non humaine ? » La question, posée par Yuval Noah Harari dans un récent entretien au quotidien brésilien Folha de S.Paulo, n’est pas une provocation de science-fiction. C’est une mise en garde rationnelle, lucide, et sans détour : ce qui se joue aujourd’hui n’est pas uniquement technique. C’est la capacité des sociétés humaines à continuer à produire — et croire — leurs propres récits.
Historien mondialement reconnu pour avoir retracé les grandes lignes de l’évolution de l’humanité à travers ses mythes, ses croyances et ses institutions, Harari avertit : la montée en puissance de l’intelligence artificielle n’est pas seulement une révolution industrielle ou militaire. C’est une révolution narrative. Pour la première fois, des machines peuvent générer, à l’échelle de masse, des récits capables d’émouvoir, de convaincre, d’orienter nos choix. Et l’humanité ne dispose d’aucun garde-fou.
Il ne s’agit pas ici d’algorithmes froids analysant des chiffres, mais de systèmes doués de langage, entraînés pour imiter — voire surpasser — les styles littéraires, les discours politiques, les confessions intimes. Ces intelligences, qualifiées « d’aliens » non pas parce qu’elles viendraient de l’espace, mais parce qu’elles pensent autrement, commencent à concurrencer l’imaginaire collectif humain. Et si Platon, Descartes ou Buda craignaient que l’homme vive prisonnier de ses propres illusions, Harari pose une question bien plus vertigineuse : et si les illusions à venir n’étaient plus humaines ?
Cette réflexion intervient alors que Harari s’apprête à ouvrir, le 17 août prochain, le SP2B — un nouveau festival brésilien consacré à l’innovation, à la créativité et à la transformation urbaine, conçu comme un équivalent sud-américain du prestigieux SXSW texan. Dans un monde où les alliances entre la Silicon Valley et les pouvoirs politiques — comme celle récemment évoquée entre Donald Trump et Elon Musk — dessinent un avenir dominé par des décisions automatisées, Harari pose une autre alerte : ce n’est pas seulement l’emploi humain qui est en jeu, mais l’autorité même des sociétés sur leur propre destin.
Si des gouvernements commencent à déléguer à des IA des fonctions bureaucratiques, décisionnelles ou judiciaires, la question n’est plus simplement de savoir « qui gouverne », mais de comprendre par quels récits se légitiment ces nouvelles formes de pouvoir. Loin de toute utopie numérique, Harari rappelle que l’histoire humaine repose depuis toujours sur des fictions partagées — nations, lois, religions, identités. Ce qui change désormais, c’est que les nouvelles fictions pourraient être générées par des entités qui ne vivent aucune expérience humaine. Et cela modifie radicalement le contrat symbolique des sociétés.
L’historien n’est pas technophobe. Il reconnaît à l’IA un potentiel extraordinaire pour le progrès scientifique, médical, éducatif. Mais il insiste sur un point central : l’imprévisibilité radicale de ces nouveaux agents rend caducs les anciens mécanismes de contrôle politique et éthique. Si l’humanité ne renforce pas rapidement sa capacité collective à encadrer ces technologies, elle risque de perdre le fil de son propre récit.
Harari ne joue pas au prophète de malheur. Il appelle à un sursaut de lucidité : éduquer les générations futures à penser face à l’inconnu, renforcer la coopération internationale sur les standards de développement, éviter que la course technologique ne soit dictée par la peur ou le profit immédiat.
À l’heure où la parole publique elle-même devient suspecte — deepfakes, discours générés, désinformation algorithmique —, redonner du crédit au langage humain devient un enjeu démocratique majeur. La question n’est pas seulement « peut-on faire confiance aux machines ? », mais « voulons-nous encore être les auteurs de notre propre avenir ? ».