Africa, 1595. Gerardus Mercator.
La carte n’est jamais neutre : elle dit autant sur la géographie que sur le pouvoir. En contestant la vieille projection de Mercator, l’Union africaine remet en cause cinq siècles de domination symbolique.
Depuis 1569, le planisphère de Gerardus Mercator a façonné notre vision du monde. Pratique pour les navigateurs, utile pour l’expansion coloniale, il a imposé une perception biaisée : les continents proches de l’équateur apparaissent rapetissés, tandis que ceux des hautes latitudes semblent disproportionnés. Ainsi, la Groenland paraît presque de la taille de l’Afrique, alors que le continent africain est quatorze fois plus vaste.

Cette distorsion n’est pas qu’un détail technique. Elle a nourri des imaginaires hiérarchisés, où le Nord est grand, imposant, et le Sud secondaire, réduit à l’échelle. La campagne Correct the Map, soutenue désormais par l’Union africaine, vise à rompre avec cette logique. L’argument est simple : la représentation cartographique est aussi un rapport de force. Corriger la carte, c’est corriger un récit.
L’alternative proposée, la projection Equal Earth, cherche à restituer les proportions réelles des continents sans déformer leurs formes. Imaginée en 2017 par Tom Patterson, Bernhard Jenny et Bojan Savric, elle conjugue rigueur scientifique et lisibilité visuelle. Elle ne prétend pas abolir toutes les limites des projections — aucune carte ne le peut — mais elle rétablit une équité symbolique en rendant à l’Afrique sa juste immensité.
Pour le continent africain, cette bataille dépasse la technique. Elle touche au regard porté sur lui dans les manuels scolaires, dans les médias, dans l’inconscient collectif. Depuis des décennies, des générations d’élèves ont appris à situer un “petit” continent africain au milieu d’un globe dominé par l’Europe et l’Amérique du Nord. Revenir à la proportion réelle, c’est réinscrire l’Afrique comme centre de gravité, comme espace majeur de l’histoire mondiale.
Ce geste, que d’aucuns jugeront symbolique, s’inscrit en fait dans une revendication plus large : rééquilibrer la narration du Sud global. En février prochain, l’Union africaine pourrait officialiser l’adoption du modèle Equal Earth. Si tel est le cas, il faudra observer si cette décision se traduit dans les programmes scolaires, les institutions internationales, voire dans les cartes utilisées par l’ONU.
On pourrait y voir une querelle de cartographes. Mais elle dit beaucoup de notre époque : dans un monde fragmenté, la manière dont on dessine les frontières et dont on projette la planète façonne les représentations du pouvoir. Redimensionner l’Afrique, c’est redimensionner aussi sa place politique et culturelle.
Le débat lancé par l’Union africaine n’est pas anodin. Il interpelle l’Europe et l’Occident sur leurs héritages cartographiques, et invite à imaginer une mondialisation moins centrée, moins asymétrique. Après tout, la carte est un langage universel : la corriger, c’est redonner la parole à ceux qui en ont été privés.