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Maroc : les chocs récents ravivent les inégalités sociales

10 septembre 2025 - 19:00

La pandémie, l’inflation et la sécheresse ont effacé en quelques années deux décennies de progrès, ramenant les écarts de niveau de vie à des seuils proches de ceux du début des années 2000.

La publication récente de la Haut-Commissariat au Plan agit comme un rappel sévère : les inégalités sociales au Maroc, qui avaient reculé progressivement entre 2001 et 2019, connaissent depuis 2019 une recrudescence inquiétante. Les chocs sanitaires et économiques successifs – pandémie, flambée des prix, sécheresse récurrente – ont suffi à effacer une grande partie des acquis. En 2022, les écarts de niveau de vie sont revenus à des niveaux comparables à ceux observés au tournant du millénaire.

Entre 2019 et 2022, le revenu moyen a reculé pour la première fois depuis des années, et cette contraction a frappé surtout les ménages les plus vulnérables. Les 20 % les plus modestes ont vu leur niveau de vie chuter de 4,6 % par an, tandis que les classes moyennes ont subi une baisse de 4,3 %. Les ménages les plus aisés ont été relativement épargnés, avec un repli limité à 1,7 % par an. Ce déséquilibre a mécaniquement creusé l’écart entre le sommet et la base de l’échelle sociale.

En 2022, la moitié la plus aisée de la population concentrait plus de 76 % de la dépense totale, contre 75 % en 2019. La part des 20 % les plus riches a progressé à 48,1 %, tandis que celle des 20 % les plus pauvres a reculé à 6,7 %. L’écart moyen de niveau de vie entre ces deux extrêmes est passé de 6,2 à 7,1 fois. L’indice de Gini, revenu à 40,5 %, illustre cette détérioration rapide après avoir atteint 38,5 % seulement trois ans plus tôt.

Ces tendances contrastent fortement avec les deux décennies précédentes. De 2001 à 2014, les inégalités avaient reculé modestement, puis plus nettement entre 2014 et 2019. Durant cette période, les ménages modestes avaient même bénéficié de gains plus rapides que les ménages riches, réduisant progressivement l’écart de dépenses. L’indice de Gini était alors descendu à son plus bas niveau en vingt ans, alimentant l’espoir d’un modèle de croissance plus inclusif.

La rupture post-2019 est largement liée aux dépenses alimentaires. Le coefficient de concentration de la consommation alimentaire a bondi de 24,2 % à 31,7 % entre 2019 et 2022. Ce glissement traduit une inégalité croissante dans la capacité à maintenir une consommation de base : les ménages pauvres ont réduit leurs achats de produits essentiels bien davantage que les ménages aisés, accentuant la fracture sociale à travers un marqueur quotidien et vital, l’alimentation.

Ces constats posent la question de la résilience du modèle marocain face aux crises. Les progrès enregistrés durant vingt ans ont reposé sur une croissance soutenue et sur un début de redistribution. Mais la fragilité révélée par les chocs récents indique que les politiques publiques n’ont pas encore consolidé les mécanismes capables de protéger les catégories vulnérables. Les avancées demeurent réversibles, et l’érosion rapide des conditions de vie rappelle que l’équité sociale n’est pas acquise.

L’enjeu pour les années à venir réside dans la capacité à transformer la croissance en un levier durablement inclusif. Cela suppose de renforcer les dispositifs de protection sociale, de consolider la classe moyenne et de réduire la dépendance des ménages modestes aux aléas des prix alimentaires. Le Maroc a prouvé qu’il pouvait réduire la pauvreté et resserrer les écarts ; il s’agit désormais de bâtir un socle institutionnel et territorial capable de résister aux crises et de préserver la cohésion sociale.

La question des inégalités n’est pas technique, elle touche au contrat social et à la stabilité nationale. Le retour à des niveaux de disparités proches de ceux des années 2000 constitue un signal d’alerte. Le défi consiste à éviter que les cycles de progrès et de recul ne deviennent la règle, et à inscrire la justice sociale dans une dynamique irréversible.

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