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Quand la presse espagnole scrute les protestations marocaines

07 octobre 2025 - 07:01

Les manifestations de la jeunesse marocaine ont occupé une place inhabituelle dans la presse espagnole. Entre éditoriaux alarmistes et chroniques corrosives, on perçoit moins une analyse désintéressée qu’une projection des propres inquiétudes espagnoles sur son voisin du Sud.

Depuis plusieurs semaines, les grands quotidiens de Madrid et de Barcelone rivalisent de titres sur « la révolte générationnelle » qui secouerait le Maroc. El País décrit les rassemblements comme la contestation « la plus sérieuse depuis le Printemps arabe » et insiste sur la fracture sociale : « dix pour cent des Marocains contrôlent soixante-trois pour cent de la richesse nationale ». Le quotidien centre-gauche y voit une « colère de la jeunesse qui menace la stabilité du règne de Mohamed VI ». À travers ce prisme, le Maroc est lu comme un pays à la veille d’une rupture historique.

El Mundo, pour sa part, privilégie le registre ironique et critique. L’un de ses éditorialistes a écrit que « Mohamed VI a vu la barbe de ses voisins brûler sans mettre la sienne à tremper », en référence aux soulèvements de 2011. Selon lui, les réformes constitutionnelles engagées cette année-là n’auraient été que « cosmétiques », incapables de répondre aux aspirations profondes de la société. Ici, l’idée centrale est que la monarchie marocaine aurait refusé d’anticiper les changements et serait désormais rattrapée par ses propres inerties.

Du côté d’ABC, le ton est plus dramatique. Le journal décrit le mouvement GenZ212 comme « une armée d’anonymes qui met le régime sous pression ». Le récit insiste sur le caractère décentralisé et imprévisible de la mobilisation, comme si l’État marocain se trouvait face à une force diffuse, insaisissable, presque organique.

Les journaux catalans choisissent une approche plus comparative. La Vanguardia évoque « des aspirations semblables contre l’immobilisme et la corruption » que celles observées ailleurs, de Beyrouth à Santiago du Chili. El Periódico retient surtout le slogan répété dans les rues : « Nous ne voulons pas de stades, nous voulons des hôpitaux ». L’accent est mis sur le rejet des grands projets de prestige, perçus comme déconnectés des besoins réels. Ce cadrage situe le Maroc dans une dynamique mondiale de protestations juvéniles, mais efface en partie la spécificité de son contexte.

Dans la presse numérique et conservatrice, le registre change. Libertad Digital suggère l’hypothèse d’« ingérences étrangères », rappelant la rhétorique des influences russes sur les gilets jaunes en France. Economía Digital va plus loin, parlant d’« une cocotte démographique qui menace l’Espagne », reliant directement la contestation marocaine à la crainte de flux migratoires massifs. Vozpópuli instrumentalise la situation pour critiquer le gouvernement de Pedro Sánchez, l’accusant de faiblesse face à Rabat et comparant la « bravoure » de la jeunesse marocaine à la « timidité » de la diplomatie espagnole.

Enfin, des titres comme El Español accentuent le sensationnalisme : « la révolution Z met le régime marocain contre les cordes », écrivent-ils, en citant des slogans anti-Mondial 2030. Ce traitement dramatise la scène marocaine tout en la reliant aux débats internes espagnols sur la candidature conjointe à la Coupe du monde.

Derrière ces angles, il y a moins un intérêt pour la réalité marocaine qu’une série de projections. Pour la gauche espagnole, le Maroc incarne la caricature du pays miné par les inégalités. Pour la droite, il symbolise le risque d’instabilité au voisinage immédiat de l’Europe. Pour les plus alarmistes, il devient synonyme de menaces migratoires et sécuritaires. Dans tous les cas, l’analyse part d’une obsession espagnole : comment ce qui se passe au Sud affectera directement l’Espagne.

Cette abondance de commentaires révèle en creux les contradictions de la société espagnole. D’un côté, une proximité géographique et historique qui nourrit une attention constante à ce qui se passe au Maroc. De l’autre, une difficulté chronique à considérer le Royaume autrement qu’à travers le prisme des intérêts propres de Madrid : sécurité, migrations, Sahara marocain, commerce, football. Le Maroc n’apparaît pas comme un sujet autonome mais comme un miroir où l’Espagne projette ses angoisses et ses débats internes.

Parler « d’acharnement médiatique » n’est donc pas exagéré. Il suffit de comparer la couverture espagnole des manifestations marocaines avec celle d’autres pays africains pour constater la différence. L’intensité de l’attention ne s’explique pas seulement par l’ampleur des rassemblements mais par la centralité de la relation bilatérale. Derrière chaque article, c’est la place de l’Espagne dans la Méditerranée qui se joue.

Du point de vue marocain, il est essentiel de replacer cette lecture dans son contexte. Oui, le pays traverse une séquence de tension sociale et de mobilisation inédite de sa jeunesse. Oui, les slogans traduisent une impatience profonde. Mais la façon dont la presse espagnole en rend compte dit autant de l’Espagne que du Maroc. Le voisin du Nord voit dans les manifestations une opportunité de rappeler ses propres inquiétudes : sur l’avenir du voisinage, sur la stabilité des accords migratoires, sur la compétition régionale et même sur la crédibilité de ses gouvernements.

En définitive, ce que révèle cette couverture n’est pas seulement une critique du Maroc mais une confession espagnole. Entre fascination, méfiance et calcul, la presse de Madrid et de Barcelone confirme que chaque mouvement de jeunesse à Rabat ou Casablanca devient un miroir grossissant des fragilités politiques de l’Espagne elle-même.

 

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