Dans un entretien exceptionnel accordé à la Cadena SER, organisé par le Groupe PRISA, Fouad Yazourh, ambassadeur et directeur général des affaires politiques au ministère marocain des Affaires étrangères, a livré une lecture lucide des défis du flanc sud. Son propos, calme et incisif, esquisse une cartographie du monde où le Maroc cherche à unir plutôt qu’à diviser, et où l’Afrique devient l’espace stratégique que l’Europe hésite encore à comprendre.
L’entretien, réalisé fin octobre 2025, s’inscrit dans une série de conversations stratégiques publiées de manière échelonnée afin de replacer chaque analyse dans un contexte régional en évolution rapide.
Fouad Yazourh s’exprime avec une précision rare dans le paysage diplomatique actuel. Chaque phrase est pesée, articulée, dirigée vers une idée simple mais dérangeante pour certains : l’Europe regarde vers l’Est parce qu’elle sait lire cet horizon, mais continue d’ignorer l’Afrique parce qu’elle ne sait pas encore en déchiffrer l’alphabet. Pour le directeur général des affaires politiques, cette myopie stratégique devient intenable. Les risques s’accumulent, les opportunités aussi, et le Maroc se situe désormais au cœur de cet équilibre.
Son analyse s’ancre dans la réalité. Yazourh décrit un Sahel rongé par les trafics, les groupes armés, la fragmentation politique et l’extension d’une instabilité qui atteint désormais l’Atlantique. Ce n’est pas une image : les organisations jihadistes, autrefois confinées à un périmètre limité, progressent aujourd’hui vers le Togo et le Bénin, franchissant un seuil géographique qui devrait alerter toute la région euro-atlantique. Pourtant, souligne-t-il, ce sujet demeure marginal dans le débat public européen, comme si la menace restait lointaine.
La position marocaine repose sur un principe constant : le développement précède la sécurité. Yazourh l’explique sans détour. Les interventions militaires ont échoué, tandis que la dynamique économique offre des résultats tangibles. D’où les trois initiatives stratégiques lancées par SM le Roi Mohammed VI : le gazoduc Nigeria–Maroc, qui reliera quatorze pays et apportera une énergie stable à des millions de foyers ; l’accès à l’océan Atlantique pour les États enclavés ; et la structuration d’un espace atlantique africain encore largement ignoré. Ce triptyque dépasse la technique pour créer un environnement où les jeunes Africains trouvent des perspectives et s’éloignent des discours de haine et de radicalisation.
Dans cette lecture du continent, Yazourh défait l’idée d’une Afrique perçue à travers l’urgence ou la menace, et la replace dans une dynamique de création, de croissance et de responsabilité partagée. Le potentiel est immense. L’Europe n’a plus le luxe d’en détourner le regard.
Sur la relation avec l’Espagne, il adopte un ton mesuré mais ferme. « Nous vivons le meilleur moment de la relation entre l’Espagne et le Maroc », affirme-t-il, rappelant une densité commerciale dépassant les 22 milliards d’euros et une coordination exemplaire dans les domaines politique, migratoire et sécuritaire. Il avertit pourtant que la perception espagnole reste parfois prisonnière de clichés d’un autre temps. Le Maroc d’aujourd’hui, réformateur, ouvert et engagé, avance souvent plus vite que l’image qu’on en projette.
Yazourh insiste également sur la question sensible des mobilités humaines. Pour le Maroc, le migrant demeure une victime et le trafiquant un criminel. L’approche marocaine associe humanité et rigueur. En 2024, les autorités ont interrompu près de 70 000 tentatives de passage irrégulier, secouru 18 000 personnes en mer et accompagné des retours volontaires en Afrique subsaharienne. Cette réalité, souligne-t-il, illustre la fiabilité de Rabat comme partenaire de l’Europe. Mais aucune stratégie migratoire ne peut reposer sur un seul pays : le phénomène exige une responsabilité partagée, une vision de long terme, fondée sur le développement et la stabilité.
Interrogé sur les mouvements sociaux observés dans plusieurs pays du Sud global, il avance une distinction essentielle : les grands projets et la politique sociale ne s’opposent pas. Le Maroc a engagé une transformation économique visible, ce qui expose aussi ses déficits et ses lenteurs. Les jeunes utilisent d’autres codes, réclament davantage de clarté et révèlent un problème plus profond : la déconnexion entre institutions et citoyenneté. Partis, syndicats et organisations de jeunesse n’ont pas assuré leur rôle d’intermédiaires, laissant un vide dangereux pour l’équilibre démocratique.
S’agissant de l’Algérie, Yazourh demeure fidèle à la ligne constante de Rabat : ouverture, disponibilité et volonté d’apaisement. Il rappelle que plusieurs appels de SM le Roi en direction d’Alger sont restés sans réponse. Son propos, loin de toute polémique, porte la retenue d’un diplomate qui pèse chaque mot et laisse ouverte la porte d’un dialogue sérieux.
En filigrane, son message tient en une phrase : « L’Afrique est un potentiel immense que l’Europe refuse encore de regarder ». Le défi n’est pas africain, mais européen. Et le Maroc, au carrefour des continents et des civilisations, se présente comme un pont, un traducteur stratégique, un acteur capable de comprendre les deux rives.
L’avenir, conclut-il, appartiendra à ceux qui sauront lire le Sud sans peur et sans condescendance.