Le « Cine Español » de Tétouan, trace matérielle d’une langue encore présente dans l’espace social alors qu’elle recule dans l’espace institutionnel.
Un rapport récent de l’Observatorio Global del Español met en lumière une dynamique déroutante. Tandis que les échanges humains, économiques et migratoires entre le Maroc et l’Espagne atteignent un niveau historique, la langue espagnole recule dans les institutions chargées de la transmettre. Ce décalage entre la vitalité sociale d’une langue et son affaiblissement scolaire raconte une histoire politique bien plus large que celle d’une simple option linguistique.
I- Une langue bien vivante, une école en retrait
Il existe des évidences que l’on reconnaît avant même de les mesurer. L’espagnol appartient à la vie ordinaire au Maroc, particulièrement dans les régions du Nord mais aussi dans les grandes métropoles connectées à l’économie mondiale. On l’entend dans les ports, sur les chantiers navals, dans les commerces proches des zones industrielles, dans les halls d’aéroport, dans les conversations familiales qui traversent chaque jour la Méditerranée par messages vocaux interposés. Il persiste dans la mémoire urbaine de Tanger, Tétouan, Larache, Al Hoceima ou Nador, dans les accents, dans certains noms de lieux, dans les habitudes lexicales.
Et pourtant, dans les collèges et les lycées publics, l’espagnol se retire presque en silence. En l’espace de quinze ans, une langue autrefois solidement implantée s’est retrouvée reléguée à la marge des programmes. Le recul est si massif qu’il relève moins de l’évolution naturelle que du choix administratif assumé. L’école publique marocaine a opté pour une autre architecture linguistique, fondée sur la montée en puissance de l’anglais et le maintien du français comme langue structurelle de l’enseignement supérieur et des carrières administratives. L’espagnol, lui, a été laissé dans un angle mort.
Ce retrait institutionnel est d’autant plus paradoxal qu’il contredit la logique démographique et économique. L’Espagne est devenue depuis plusieurs années le premier partenaire commercial du Maroc. Plus de 920 000 Marocains vivent aujourd’hui sur le sol espagnol. Chaque année, avant la crise sanitaire, des millions de touristes espagnols visitaient le pays. Ces chiffres ne constituent pas un simple décor statistique : ils façonnent des pratiques linguistiques, des compétences familiales, des attentes professionnelles. La langue espagnole se transmet dans les familles, dans les entreprises, dans les échanges transnationaux, au moment même où l’école s’en détourne.
Ce décalage est lourd de conséquences. Lorsqu’une langue cesse d’être enseignée par l’institution, elle cesse progressivement d’être perçue comme légitime. Elle devient facultative, optionnelle, presque accessoire. Une langue peut survivre longtemps dans la société, mais elle ne s’inscrit dans la durée que lorsqu’elle est portée par une politique éducative cohérente.
II- L’université au bord du décrochage
À l’université, la situation est plus grave qu’on ne le reconnaît officiellement. Les départements d’études hispaniques, longtemps piliers de la formation des enseignants, des traducteurs et des chercheurs, connaissent une dégradation rapide sous des apparences de continuité. Les structures demeurent souvent intactes, mais les effectifs diminuent, les filières se fragilisent, les jeunes enseignants doutent de leur avenir académique.
Les amphithéâtres — terme impropre puisqu’il s’agit la plupart du temps de simples salles de cours d’une centaine de places — se vident lentement de leurs visages jeunes. Ce phénomène n’est pas une fluctuation passagère. Il révèle une perte d’attractivité des carrières liées aux humanités et plus spécifiquement aux études hispaniques. La recherche peine à enthousiasmer, l’enseignement ne promet plus de débouchés clairs, les étudiants cherchent ailleurs des garanties professionnelles.
Dans le même temps, l’espagnol progresse ailleurs dans l’université, sous une autre forme. Les formations appliquées, orientées vers le tourisme, le commerce, la communication ou la traduction pratique, enregistrent une fréquentation en hausse. Ce phénomène est révélateur. La langue n’est pas rejetée, elle est reconfigurée. Elle passe du champ symbolique au champ utilitaire.
Cette transformation mérite d’être observée avec lucidité. La difficulté n’est pas liée à la langue espagnole mais au cadre institutionnel qui l’entoure. Tandis que les filières littéraires s’effritent, les formations orientées vers l’efficacité immédiate s’imposent, sans que l’État n’accompagne ce mouvement par une réflexion de fond. On assiste à un glissement insidieux : le savoir humaniste se marginalise, la compétence technique devient l’alpha et l’oméga de la valeur éducative.
Dans l’enseignement privé, cette dynamique se confirme. Les établissements étrangers, les centres culturels, les instituts spécialisés accueillent un nombre croissant d’apprenants. Mais cet accès a un coût. Il introduit une barrière sociale. L’espagnol devient payant, donc socialement discriminant. La langue quitte peu à peu le territoire de l’égalité scolaire pour entrer dans celui du marché.
III. De la survie à la politique linguistique
Le rapport de l’Observatorio Global del Español est sans ambiguïté. L’espagnol au Maroc n’est pas une langue « exotique » ni « lointaine ». Les chiffres sur la migration, le tourisme et les échanges économiques décrivent une langue profondément enracinée dans les pratiques sociales, même lorsque les institutions éducatives se montrent hésitantes.
Ce constat met en lumière une défaillance politique partagée. Du côté marocain, l’investissement massif dans l’anglais comme langue de la modernité mondiale se fait sans réflexion équilibrée sur les autres langues de contact. Du côté espagnol, la diplomatie linguistique demeure timide, souvent réduite à des initiatives culturelles ponctuelles, sans vision éducative à long terme.
C’est dans ce vide que prend sens une proposition politique majeure : la création d’une Académie marocaine de la langue espagnole. Ce projet n’a rien d’un caprice académique. Il constitue une réponse structurante à un problème structurel. Une telle institution permettrait d’unifier les référentiels pédagogiques, de soutenir la formation des enseignants, de promouvoir la recherche, et surtout de reconnaître l’existence d’un espagnol marocain, forgé par des siècles de circulation humaine.
Il existe bel et bien une manière marocaine de parler espagnol, nourrie par les métiers de la mer, le commerce transfrontalier, l’émigration, les mariages mixtes, l’histoire partagée des villes du Nord. Ne pas l’instituer revient à condamner cette richesse à l’invisibilité académique.
Une académie n’aurait pas vocation à figer la langue, mais à organiser sa vitalité. Elle servirait de carrefour entre universités, enseignants, établissements scolaires et partenaires culturels, au premier rang desquels l’Instituto Cervantes. Son coût serait modeste au regard de ses effets éducatifs, diplomatiques et culturels.
Conclusion
Je parle ici comme professeur d’espagnol à l’université, mais aussi comme citoyen marocain. L’espagnol mérite plus qu’une survie silencieuse. Il appelle une vision, une stratégie, une responsabilité politique. Traité comme une survivance du passé, il s’éteindra à bas bruit. Reconnu comme ressource culturelle, il nourrira l’avenir.
Que Rabat cesse d’ignorer une langue qui traverse sa société.
Que Madrid cesse de réduire son voisin à un simple partenaire commercial.
L’avenir du détroit s’écrira dans plusieurs langues. Il serait incompréhensible qu’il se fasse sans celle qui l’a traversé pendant des siècles.