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Quand l’écran devient refuge. Adolescents marocains face à la dépendance numérique

14 décembre 2025 - 15:00

Il serait confortable de croire que l’addiction aux écrans est un problème lointain, propre à l’Australie, à l’Europe ou aux sociétés hyperconnectées du Nord. Cette idée rassure, mais elle est trompeuse. Au Maroc, le phénomène progresse de manière silencieuse, diffuse, souvent invisible, au cœur des familles, des écoles et des quartiers. Il avance sans bruit, porté par des smartphones omniprésents, des connexions de plus en plus accessibles et un vide éducatif que la technologie s’empresse de combler.

Dans de nombreuses villes marocaines, des adolescents passent des heures interminables enfermés dans leur chambre, le regard rivé sur TikTok, Instagram, YouTube ou les jeux en ligne. Leur monde se réduit à l’écran, qui devient à la fois refuge, miroir et anesthésiant. Pour certains, le téléphone n’est plus un outil, mais une prothèse. Il apaise l’ennui, masque la solitude, atténue les humiliations scolaires et donne l’illusion d’une reconnaissance immédiate. Loin d’être un simple loisir, l’usage devient dépendance.

Les familles, souvent démunies, oscillent entre tolérance et inquiétude. Beaucoup de parents reconnaissent la perte progressive du dialogue, la montée de l’irritabilité, l’effondrement du rendement scolaire, parfois même des comportements agressifs lorsque l’accès au téléphone est limité. Dans un contexte où la parole sur la santé mentale reste fragile, ces situations sont rarement nommées pour ce qu’elles sont. Elles sont minimisées, normalisées, voire justifiées par l’argument du progrès.

Pourtant, les mécanismes à l’œuvre sont bien connus. Les plateformes numériques reposent sur un modèle économique fondé sur la captation de l’attention. Défilement infini, notifications constantes, algorithmes hyperpersonnalisés, récompenses aléatoires. Tout est conçu pour retenir l’utilisateur le plus longtemps possible. Les adolescents constituent une cible idéale. Leur cerveau est encore en construction, plus sensible à la gratification immédiate, moins apte à anticiper les conséquences. Le Maroc n’échappe en rien à cette logique globale.

Le problème dépasse largement l’individu. Dans de nombreux cas, la dépendance numérique s’installe sur un terrain déjà fragilisé. Échec scolaire, manque d’espaces culturels et sportifs, pression sociale, sentiment d’exclusion, absence de perspectives claires. L’écran vient alors remplir un vide. Il offre une échappatoire facile, mais coûteuse. À mesure que les relations virtuelles remplacent les liens réels, l’isolement s’aggrave, l’estime de soi s’érode, la capacité à affronter la frustration diminue.

Les établissements scolaires marocains commencent à percevoir les effets de cette dérive. Difficulté de concentration, fatigue chronique, désengagement, comportements impulsifs. Pourtant, la réponse institutionnelle reste limitée. Il n’existe pas de dispositif national structuré dédié aux addictions numériques chez les mineurs. La prise en charge repose essentiellement sur l’initiative individuelle, quelques psychologues, des associations isolées et la bonne volonté de certains enseignants.

La question de la régulation se pose désormais avec acuité. Faut-il limiter l’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs. Imposer des outils de vérification de l’âge. Encadrer le temps d’écran dans les établissements scolaires. Ces débats traversent déjà d’autres pays. Au Maroc, ils restent embryonnaires, souvent freinés par la crainte d’un discours perçu comme moraliste ou liberticide. Pourtant, l’enjeu relève clairement de la santé publique.

La régulation, toutefois, ne suffira pas. Elle doit s’accompagner d’un travail éducatif en profondeur. Apprendre aux jeunes à comprendre les mécanismes de l’économie de l’attention. Développer l’esprit critique, la gestion des émotions, la tolérance à l’ennui. Réhabiliter le temps long, la lecture, le sport, l’art, la rencontre. Redonner du sens au hors-écran. Cela suppose une présence adulte réelle, cohérente, engagée. Or, dans bien des foyers, les adultes eux-mêmes sont prisonniers des mêmes écrans.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une simple question de technologie. C’est une interrogation sur le type de société que nous construisons. Une société où l’enfant trouve dans son téléphone ce qu’il ne trouve plus ailleurs. Une société où le silence éducatif est remplacé par le bruit algorithmique. Le Maroc dispose encore d’une marge d’action. Mais le temps n’est pas infini. Plus l’on tarde à regarder cette réalité en face, plus le prix humain sera élevé.

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