>

Abdelkader Tounsi, ou la noblesse silencieuse du geste juste

23 décembre 2025 - 12:29

Il y a des maîtres qui enseignent par la parole, et d’autres par la présence. Le professeur Abdelkader Tounsi appartenait à cette seconde lignée, rare et exigeante, où le savoir se transmet dans le silence, la rigueur et l’humilité.

La disparition du professeur Abdelkader Tounsi referme une page fondatrice de la médecine marocaine contemporaine. À près de quatre-vingt-quinze ans, cet homme discret, né à Taroudant aux premières heures du Maroc indépendant, s’est éteint après avoir consacré sa vie à soigner, former et transmettre, sans jamais chercher la lumière.

À l’époque où tout restait à construire — les institutions, les savoirs, les pratiques hospitalières — Abdelkader Tounsi faisait partie de ceux qui ont posé les premières pierres. Chirurgien viscéral de tout premier plan, professeur respecté dans les grandes structures hospitalo-universitaires de Rabat, il n’a pas seulement exercé un métier : il a façonné une éthique. Une manière d’être médecin où la science ne se sépare jamais de la conscience, et où la maîtrise technique s’accompagne d’une retenue presque ascétique.

Ceux qui l’ont connu évoquent d’abord une silhouette. Grande, droite, presque hiératique. Puis une voix, basse, mesurée, comme si chaque mot devait être pesé avant d’être confié à l’autre. Dans les blocs opératoires, son silence imposait une concentration rare. Dans les amphithéâtres, son calme valait parfois plus qu’un long discours. Il enseignait sans emphase, corrigeait sans humiliation, guidait sans jamais écraser.

Sous cette apparente austérité se cachait pourtant une finesse singulière. Une forme d’auto-dérision douce, presque murmurée, par laquelle il rappelait aux plus jeunes que la science ne légitime ni l’arrogance ni la dureté. Chez lui, l’humilité n’était pas un discours, mais une posture intérieure. Comme chez les sages anciens, le savoir véritable s’exprimait dans la retenue.

À l’hôpital Ibn Sina, ses pas feutrés dans les couloirs semblaient respecter le lieu, comme on respecte un sanctuaire. Le malade n’était jamais réduit à un cas, ni l’étudiant à un simple exécutant. Chacun trouvait face à lui un maître exigeant, mais profondément humain, convaincu que la médecine commence par le regard porté sur l’autre.

La vague d’hommages qui a suivi l’annonce de son décès, au Maroc comme à l’étranger, dit beaucoup de la trace laissée par cet homme. Des générations de médecins exercent aujourd’hui avec, en héritage discret, une part de son enseignement. Dans la précision d’un geste chirurgical. Dans une décision prise avec prudence. Dans une manière d’écouter avant d’agir.

Le message royal adressé à sa famille a rappelé ce que beaucoup savaient déjà : Abdelkader Tounsi fut un pionnier, un serviteur du savoir et de son pays, un homme fidèle à une idée exigeante de la transmission. Il a œuvré sans bruit, mais son œuvre demeure.

Aujourd’hui, il a rejoint ce silence qu’il a toujours habité avec dignité. Un silence qui n’efface rien, mais qui recueille. Car certains maîtres ne disparaissent jamais vraiment : ils continuent de vivre dans les gestes justes, les consciences formées et les vocations éveillées. C’est peut-être là, finalement, la plus haute forme d’héritage.

Partager l'article

Partagez vos idées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *