Mettre en scène « la faillite du langage et sa désarticulation dans un monde où triomphe la déraison » est le pari fou qu’a relevé avec brio le dramaturge marocain Hicham Ben Abdelouahab, à travers une création fulgurante intitulée : « Feu tiède ».

À partir de Le Malentendu et de fragments de L’Étranger d’Albert Camus, les trois personnages de la pièce – Salma, Layla et Karim – déclament des paroles qui « ne sont plus des outils de communication, mais des secousses, des hoquets, des résistances minimes, face à un silence cosmique », nous dit Hicham Ben Abdelouahab dans sa note d’intention intitulée : « Dé-conjuguer l’irréversible » !

Nous sommes en plein théâtre de l’absurde, où le silence joue également un rôle essentiel. C’est d’ailleurs ce que souligne l’auteur et metteur en scène, quand il nous rappelle que Camus « ne décrit pas un monde absurde par provocation philosophique », mais dépeint plutôt « un monde qui a cessé de répondre ».

C’est ce monde silencieux, saturé de signes et ébloui par une réalité alternative que les spectateurs de la salle Jean-Luc Godard de l’Institut français de Tétouan ont touché du doigt samedi soir, à travers l’interprétation des trois acteurs : Mariam Jebbour, Zahra Sghiyar et Mustapha Stitou, avec des gestes « répétés, épuisés et ritualisés, jusqu’à ce qu’ils cessent d’être fonctionnels ».
À l’ère de la post-vérité, l’absurdité de l’existence humaine semble, dans cette création, encore plus actuelle : une réalité saturée de signes, où les mots semblent ne plus produire de sens commun ou partagé.

Joué en arabe classique, « Feu tiède » repose les questions de l’être humain face à son existence tragique, lequel n’a d’autres horizons que la mort ! Mais le tragique se situe ici dans une zone grise, dans un « décalage brutal entre le désir humain de sens et l’indifférence radicale du monde », nous dit le metteur en scène, pour qui les spectateurs sont « les témoins d’une vie qui tente, une dernière fois, de se nommer avant le noir final