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L’ultradroite européenne cherche son modèle chez Trump lors d’une rencontre à Bruxelles

04 février 2026 - 18:48

Des représentants de partis d’extrême droite d’une vingtaine de pays se réunissent ce mardi au Parlement européen pour un sommet sur la liberté d’expression organisé par le Réseau politique pour les valeurs, avec la participation de think tanks américains liés à Donald Trump. La rencontre, à laquelle participe Santiago Abascal, a suscité de vives critiques de la part des groupes progressistes, qui dénoncent l’utilisation des institutions européennes pour légitimer des discours contraires aux valeurs fondatrices de l’Union.

La septième édition du Sommet transatlantique organisé par le Réseau politique pour les valeurs se tient ce mardi au Parlement européen de Bruxelles, réunissant des figures de premier plan de l’extrême droite internationale sous le slogan « Liberté d’expression versus expression régulée : renforcer les piliers de la démocratie ». L’événement bénéficie du soutien des groupes parlementaires Patriotes pour l’Europe et Conservateurs et réformistes européens, qui ont mis des espaces de l’Eurochambre à disposition pour le déroulement de la journée. Parmi les participants espagnols figurent le leader de Vox, Santiago Abascal, et la présidente d’Avocats chrétiens, Polonia Castellanos, une organisation qui a mené de nombreuses actions judiciaires contre l’extension des droits en matière d’avortement, d’euthanasie et de diversité sexuelle au cours des deux dernières décennies.

La rencontre constitue l’un des forums de plus haut niveau de l’internationale ultradroitière en Europe, avec des participants venus d’une vingtaine de pays partageant la vision trumpiste en matière de politique migratoire, de valeurs traditionnelles et de rejet des politiques progressistes mises en œuvre depuis Bruxelles. Le choix du Parlement européen comme lieu de l’événement souligne la stratégie de l’extrême droite consistant à occuper des espaces institutionnels démocratiques afin de gagner en légitimité médiatique et d’insérer ses thèmes dans l’agenda politique continental. Selon des experts des mouvements d’extrême droite, ces forums ne cherchent pas seulement la visibilité, mais aussi l’application législative des propositions qu’ils défendent, en utilisant les parlements nationaux et européens comme plateformes de diffusion de leur idéologie politique.

La rencontre de l’extrême droite à Bruxelles

Le sommet a suscité un fort rejet parmi les groupes progressistes du Parlement européen. Plus de cinquante eurodéputés de The Left, des Verts et des Social-démocrates ont signé une lettre adressée à la présidente de l’Eurochambre, Roberta Metsola, demandant l’interdiction de l’événement, estimant qu’il promeut des discours de haine incompatibles avec les valeurs fondatrices de l’Union européenne. Les signataires soutiennent que la mise à disposition d’espaces parlementaires pour des organisations qui attaquent la dignité et l’intégrité des femmes et des personnes LGBTQ+ viole la Charte des droits fondamentaux de l’UE et le Code de conduite du Parlement. Iratxe García, présidente du groupe des Socialistes et démocrates, a qualifié de regrettable l’organisation du forum avec l’aide de groupes parlementaires et de partis comme Vox, appelant le Parti populaire européen à cesser de couvrir l’extrême droite par des pactes politiques.

L’organisation de l’événement incombe au Réseau politique pour les valeurs, une plateforme clé de l’écosystème ultraconservateur international qui organise ce type de sommets depuis plusieurs années. Parmi les participants de premier plan figure Alliance Defending Freedom International, branche mondiale d’une organisation américaine qui a joué un rôle fondamental dans la campagne ayant conduit à l’annulation de l’arrêt garantissant le droit à l’avortement aux États-Unis. Cette filiale internationale a déjà organisé, en mai dernier, un événement au Parlement européen au cours duquel elle a qualifié de censure en ligne la Loi européenne sur les services numériques, une réglementation conçue pour encadrer les grandes plateformes technologiques et limiter la diffusion de contenus illégaux ou nuisibles sur internet.

Les organisateurs du sommet défendent sa tenue au nom de la protection de la liberté d’expression face à ce qu’ils considèrent comme une censure institutionnelle croissante promue depuis Bruxelles. Selon ce récit, les réglementations européennes sur les discours de haine, la désinformation et les contenus numériques constituent une attaque contre les libertés fondamentales et une imposition de ce qu’ils appellent le politiquement correct ou l’agenda woke. Toutefois, des analystes politiques soulignent que, lorsque l’extrême droite invoque la liberté d’expression, elle réclame en réalité de l’espace pour promouvoir des discours discriminatoires, xénophobes ou contraires aux droits des minorités, des discours qui ne restent pas au stade de la rhétorique mais aspirent à se traduire par des politiques publiques restrictives des droits acquis au cours des dernières décennies.

Trump comme référence et la stratégie transatlantique

L’administration Trump a fourni un cadre idéologique et stratégique à l’extrême droite européenne à travers sa Stratégie de sécurité nationale, un document qui adopte pleinement le récit ultradroite présentant l’Europe comme un continent en déclin assiégé par l’immigration massive. Le texte officiel américain désigne l’Union européenne comme source de ces maux, en raison de l’affaiblissement de la souveraineté des nations européennes et de la promotion de politiques migratoires qui transforment le continent et mettent fin aux identités nationales. Pour contrer cette situation, Washington mise explicitement sur le soutien aux forces patriotiques européennes et sur la culture de la résistance contre la trajectoire politique actuelle au sein des pays communautaires, légitimant ainsi les positions de partis comme Vox, le Rassemblement national français, Alternative pour l’Allemagne ou le Fidesz hongrois.

Cet alignement transatlantique entre le trumpisme et l’extrême droite européenne n’est pas exempt de tensions. Les ambitions territoriales de Trump sur le Groenland ont suscité des critiques même parmi ses alliés européens les plus proches, montrant que la convergence idéologique n’élimine pas les conflits de souveraineté nationale. Jordan Bardella a accusé Trump de coercition et critiqué ses ambitions impérialistes, tandis qu’Alice Weidel, d’Alternative pour l’Allemagne, a affirmé que le président américain avait violé sa promesse de ne pas interférer dans d’autres pays. Même Nigel Farage, allié traditionnel de Trump, a qualifié les actions sur le Groenland d’acte très hostile. Ces fractures démontrent que le nationalisme européen trouve des limites lorsqu’il se heurte à l’interventionnisme américain, tout en maintenant l’alliance sur des sujets comme l’immigration, les valeurs traditionnelles ou le rejet du multilatéralisme bruxellois.

Malgré ces tensions ponctuelles, la relation entre Trump et l’extrême droite européenne demeure mutuellement bénéfique. Les partis ultradroitiers obtiennent une projection internationale et une légitimation idéologique de la part d’une puissance mondiale, tandis que l’administration américaine trouve des alliés disposés à saper la cohésion de l’Union européenne de l’intérieur. Cette stratégie permet à des formations comme Vox ou le Rassemblement national de se présenter simultanément comme des défenseurs de la souveraineté nationale face à Bruxelles et comme partie prenante d’un mouvement transnational conservateur qui s’étend des États-Unis à l’Europe orientale, en passant par les gouvernements de l’Italie, de la Hongrie ou des Pays-Bas à certains moments politiques.

Réactions et perspectives au Parlement européen

L’historien et spécialiste des extrêmes droites Steven Forti explique que, pour ces mouvements, la bataille est à la fois culturelle et législative, car les discours qui réclament espace et légitimité ne se limitent pas à la rhétorique, mais portent une volonté de mise en œuvre politique. Des arènes comme le Congrès des députés ou le Parlement européen sont essentielles pour occuper des espaces démocratiques, gagner en visibilité médiatique et insérer leurs thèmes dans l’agenda politique. Les think tanks et réseaux comme celui qui organise ce sommet illustrent la manière dont cette agenda ultraconservatrice peut être mise en œuvre et renforcée par la construction de structures organisationnelles transnationales qui coordonnent les stratégies et partagent des ressources entre différents pays.

Le concept de liberté d’expression a été approprié par l’extrême droite en réponse à ce qu’elle qualifie de censure du politiquement correct, du wokisme ou de l’agenda globaliste qui, selon son récit, seraient en train de détruire les valeurs et les piliers de l’Occident. Cette stratégie rhétorique permet de présenter comme victimes de persécutions ceux qui promeuvent des discours contre les droits des femmes, des personnes LGBTQ+ ou des immigrés, inversant les termes du débat public et plaçant les minorités protégées par les normes antidiscrimination dans le rôle d’agresseurs de la liberté d’expression des majorités conservatrices. Des analystes soulignent que ce type d’événements au sein des institutions européennes confère un vernis de respectabilité à des organisations dont l’agenda politique contredit frontalement les principes fondateurs de l’Union européenne en matière de droits humains, d’égalité et de non-discrimination.

La tenue du sommet coïncide avec le renforcement électoral de formations d’extrême droite dans plusieurs pays européens. En Allemagne, Alternative pour l’Allemagne a doublé sa présence au Bundestag, devenant le deuxième parti du pays en vue des élections fédérales prévues le 23 février. Au Royaume-Uni, le parti Reform UK de Nigel Farage dépasse, dans certains sondages, les travaillistes au pouvoir. En France, malgré la condamnation judiciaire de Marine Le Pen pour détournement de fonds européens qui bloque sa candidature présidentielle pour 2027, le Rassemblement national conserve une position politique significative. Ce contexte de progression électorale renforce la perception, au sein des groupes ultradroitiers, que le moment politique leur est favorable et justifie l’intensification de leur activité organisationnelle transnationale afin de coordonner les stratégies et de maximiser leur influence au sein des institutions européennes.

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