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Le silence de la pensée, le bruit de la barbarie

06 février 2026 - 12:23

Face à l’explosion de l’outrance sur les réseaux sociaux et dans l’arène politique marocaine, la parole publique semble avoir perdu sa boussole éthique. Entre dérives numériques et impunité des élites, une question s’impose : comment réhabiliter la responsabilité sans sacrifier la liberté ?

Au Maroc, notre rapport à la parole s’est profondément dégradé. Ce qui relevait autrefois de la liberté d’expression — un droit indissociable de la responsabilité et de la mesure — glisse aujourd’hui vers ce que l’on pourrait appeler un libertinage d’expression. Tout se dit, sans filtre, sans conséquences, sans scrupule.

Les réseaux sociaux sont devenus l’épicentre de cette dérive. Ils ne servent plus à confronter des idées, mais à régler des comptes. L’insulte tient lieu d’argument, la rumeur remplace l’information, et le lynchage numérique se pratique à visage découvert. Sous couvert de liberté, la violence verbale s’installe comme norme.

Or, comme l’écrivait Hannah Arendt :
« C’est dans le vide de la pensée que s’installe le mal. »

Ce vide est aujourd’hui flagrant. Il s’entend dans la brutalité des mots, se lit dans l’outrance banalisée et se confirme par l’absence totale de responsabilité. La parole ne sert plus à comprendre, mais à dominer.

Mais ce climat ne s’est pas installé seul. Il est aussi le produit d’un vide éthique au sommet. Lorsque la parole publique se banalise dans l’excès, c’est souvent parce que ceux qui devraient en fixer les limites s’en affranchissent eux-mêmes. Au Maroc, trop de responsables politiques parlent sans retenue, polarisent, attisent les tensions et utilisent les réseaux sociaux comme des arènes d’affrontement plutôt que comme des espaces de responsabilité.

Privée d’exemplarité, la société se désinhibe mécaniquement. Quand les responsables insultent, insinuent ou provoquent, pourquoi les citoyens se retiendraient-ils ? Quand le langage du pouvoir devient agressif, la violence symbolique se diffuse vers le bas et contamine l’ensemble de l’espace public.

C’est ici que surgit, presque naturellement, la question de la démission politique. Dans de nombreuses démocraties, la parole excessive, la faute morale ou l’erreur politique appellent un retrait. La démission n’y est pas une humiliation, mais un acte de responsabilité. Au Maroc, elle demeure une exception presque inconcevable. On s’accroche aux fonctions, on nie l’erreur, on transforme la critique en complot.

Cette incapacité à assumer ses actes nourrit le libertinage verbal. Sans responsabilité ni reddition de comptes, la parole se radicalise. L’impunité politique banalise l’idée que tout est permis et que rien n’engage.

Ainsi, la confusion entre liberté d’expression et libertinage verbal n’est pas seulement culturelle ou technologique. Elle est profondément politique. Elle procède d’un système où la parole n’est plus liée à l’éthique, ni l’autorité à l’exemplarité.

Défendre la liberté d’expression ne consiste pas à tout tolérer, mais à rappeler qu’elle implique des devoirs. Une parole libre est une parole consciente de ses effets. Sans cette conscience, la liberté se vide de son sens et se transforme en chaos verbal.

La barbarie contemporaine n’est pas toujours physique. Elle est souvent verbale, quotidienne, banalisée. Lui résister suppose une exigence simple, mais devenue rare : réhabiliter la responsabilité, en commençant par ceux qui parlent au nom des autres.

La frontière entre liberté et barbarie n’est jamais définitivement acquise. Elle dépend d’un acte simple et exigeant : penser. Hannah Arendt le rappelait avec une lucidité implacable :

« L’être humain ne doit jamais cesser de penser. C’est le seul rempart contre la barbarie. Action et parole sont les deux vecteurs de la liberté. S’il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare. »

Au Maroc comme ailleurs, la barbarie ne commence pas par la violence, mais par la démission de la pensée — et par l’absence de responsabilité de ceux qui parlent et décident.

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