Dr. Abderrahim BOUAIDA
Quand un parti se construit sur les épaules d’un seul homme, et non sur les épaules d’une idée, les pleurs deviennent un programme politique implicite, et les larmes se muent en communiqué organisationnel que l’on relit à chaque étape…
Et lorsque cet homme concentre le pouvoir, l’argent et l’influence, la perte n’est pas seulement politique : elle est aussi affective, comme si tout un parti découvrait soudain qu’il vivait à l’ombre d’une personne, et non à l’ombre d’un principe.
Je l’ai dit un jour et je le répéterai toujours : au Maroc, il existe des constantes immuables — « Dieu, la Patrie, le Roi » — et tout le reste est susceptible de changer au rythme des saisons. Depuis 2016, le RNI gravite autour d’un seul nom, au point de ressembler à une planète ayant perdu toute gravitation dès l’instant où s’est éloigné son centre d’attraction. L’adieu fut donc brutal : non parce que le départ était impossible, mais parce qu’il est survenu comme un arrêt cardiaque — soudain, silencieux, et inconcevable dans l’instant.
La politique, dans sa forme la plus noble, est une mémoire qui s’accumule. Or il arrive que la mémoire soit effacée par une décision organisationnelle, et que l’histoire se plie comme une vieille lettre dont le destinataire ne veut plus lire le contenu.
Quand le parti se transforme en machine de propagande tournant autour d’un individu, son orphelinage politique devient inévitable à l’instant de son absence ; s’en vont alors ceux qui furent fidèles à l’homme et non à l’idée, tout simplement parce qu’ils ne savaient pas distinguer l’un de l’autre.
On dit que la politique est l’art du possible. Mais elle est d’abord une épreuve morale lorsque la distance se resserre entre l’ambition et la conscience. Ce que nous voyons aujourd’hui ressemble plutôt à un suicide de la mémoire collective : l’histoire des partis est effacée à la hâte, comme si l’argent y avait fait irruption en plein jour pour un braquage à main armée, tandis que des spectateurs, grimés en militants, applaudissent — non par conviction, mais parce que le président est parti, contraint ou consentant, sous un slogan prêt-à-porter appelé « renouvellement des élites ».
Mais le parti était-il réellement à ce point dépourvu d’élites qu’il faille aller chercher un nouveau visage dans un autre parti ? Et que dira M. Oujjar, lui qui choisissait ses mots comme un poète choisit ses vers, lui qui se tint jadis dans la posture de l’opposant farouche, critiquant le ministère de l’Intérieur, les walis et les gouverneurs, allant jusqu’à contester des institutions constitutionnelles et la nature même de leurs nominations — une audace que même certains partis d’opposition n’avaient pas osé assumer ? Était-ce une position passagère, dont l’auteur aurait payé seul le prix, ou bien un chapitre d’un jeu plus vaste, un piège soigneusement conçu dont nous n’apercevons pas encore tous les fils ?
Et si nous sommes réellement face à un « renouvellement des élites », Mustapha Baitas, jeune figure présente au premier plan, n’était-il pas en mesure d’assumer le leadership ? Ou bien le renouvellement, dans le dictionnaire politique, ne signifie-t-il pas toujours chercher à l’intérieur de la maison, mais plutôt à l’extérieur ?
Quant à Mbarka Bouaida, fille de l’un des fondateurs du parti aux côtés de M. Osman, elle a choisi de rester hors du terrain, observant la scène à distance de sécurité, là où ne parviennent ni le tumulte du conflit ni le poids de la décision. Elle a choisi d’être une ombre à un moment où la lumière exigeait des audacieux prêts à s’y exposer, et non des observateurs confortablement éloignés. Le silence est parfois une posture ; il est parfois aussi un espace confortable où l’on n’éprouve pas le courage de l’affrontement.
La question demeure pourtant suspendue : celui qui a longtemps dansé sur la scène du parti n’est-il pas plus légitime pour le diriger que celui qui vient tout juste d’y entrer ? Ce ne sont là que des exemples de ce que l’on appelle « renouvellement des élites ». Mais il semble qu’une autre logique gouverne la scène — une logique que ses acteurs comprennent sans doute mieux que nous.
Il n’est donc pas surprenant qu’accède au leadership un visage qui n’a pas encore écrit son histoire au sein même de la maison : dans les partis devenus des entreprises politiques, on ne demande pas au dirigeant une mémoire militante, mais une capacité de gestion.
L’appartenance y devient un détail secondaire, et l’identité une clause administrative modifiable.
Certains partis finissent par faire détester la politique au citoyen sans même le vouloir, en lui infligeant une leçon sévère : la voie vers le leadership ne passe pas toujours par l’histoire ou le combat, mais parfois par l’argent, l’influence et les réseaux de loyauté. Alors, ce ne sont pas seulement les partis qui se perdent, mais aussi l’image même de la politique dans l’esprit des gens. Grandit une génération convaincue que les principes ne sont que des slogans électoraux brandis puis rangés après l’annonce des résultats.
Les larmes de certains dirigeants n’étaient pas, à l’instant, de simples élans humains ; c’était une mémoire pleurant sur elle-même — un homme se souvenant des débuts tandis qu’il voit la page se tourner devant lui, dans un calme qui ne ressemble en rien au fracas des origines.
Car l’histoire, parfois, ne s’achève pas d’un seul coup ; elle se termine par une petite signature administrative dont personne n’entend le bruit sec.
La plus grande ironie demeure pourtant que la politique, censée être l’art du possible et l’éthique de l’avenir, se transforme parfois en une arène où le sens est assassiné sous les yeux de tous, tandis que les spectateurs applaudissent, ne sachant s’ils assistent à la fin d’un acte ou au début d’un autre.
Nous ne nous réjouissons pas des larmes de quiconque. Les gens ont déjà pleuré en silence, de larmes plus cruelles : la vie chère, les conflits d’intérêts, la flambée des prix. Les larmes politiques, aussi sincères soient-elles, semblent alors moins douloureuses que celles des foyers qui n’ont pour seul mot que la patience.
L’homme est parti, le parti est resté. La question qui importe aux citoyens n’est pas de savoir qui s’est assis sur le fauteuil, mais qui rendra à la politique son sens, aux partis leur âme, et au citoyen le sentiment que ce qui se joue dans les sièges partisans n’est pas une affaire interne et isolée, mais une part de son destin quotidien. L’histoire ne retient guère les noms de ceux qui passent ; elle se souvient, en revanche, des partis qui ont vécu par l’idée — et de ceux qui ont vécu par l’homme, puis se sont éteints avec son départ.