L’annonce de la régularisation extraordinaire a suscité l’espoir de centaines de milliers de personnes en situation irrégulière, mais elle a aussi activé des réseaux d’escrocs qui proposent des services frauduleux alors que la procédure n’est pas encore en vigueur. Des organisations spécialisées détectent des offres de faux contrats de location à 750 euros, la falsification de certificats de casier judiciaire et des promesses de traitement prioritaire inexistantes. Les autorités et les entités sociales appellent à la prudence et rappellent que personne ne peut garantir de résultats avant la publication du décret royal.
L’annonce du gouvernement concernant la régularisation extraordinaire des migrants a provoqué une vague d’attentes parmi les ressortissants étrangers en situation irrégulière vivant en Espagne. Toutefois, cet espoir légitime a aussi ouvert la porte à des escrocs et à des réseaux organisés qui cherchent à tirer profit de la vulnérabilité et du désespoir de personnes attendant depuis des années de stabiliser leur situation administrative.
Des organisations spécialisées dans l’accompagnement des populations migrantes, dont la Commission espagnole d’aide aux réfugiés (CEAR) et Ecos do Sur, ont alerté sur une hausse notable des tentatives de fraude via les réseaux sociaux, les messages WhatsApp et des contacts en présentiel dans des lieux fréquentés par les communautés migrantes.
Falsification de documents et contrats simulés
Les escroqueries recensées couvrent un large éventail de services frauduleux. L’une des plus répandues est la vente de contrats de location falsifiés ou antidatés, proposés pour des montants pouvant atteindre 750 euros. Ces documents visent à prouver une présence en Espagne pendant la période requise, mais n’ont aucune valeur légale et peuvent compromettre gravement le dossier administratif de la personne qui les présente.
L’émission télévisée Código 10 a documenté en exclusivité des cas concrets de ces pratiques. Dans des conversations interceptées, des escrocs proposent des « documents datés de 2025 » afin de simuler des contrats de location permettant de satisfaire au critère de résidence. L’enquête a révélé que ces réseaux proposent également la modification de certificats de casier judiciaire, une exigence indispensable pour accéder à la régularisation.
Dans l’un des messages recueillis par l’émission, un intéressé demande « Combien ça coûte ? » à propos de l’obtention d’un casier vierge. La réponse de l’escroc est sans détour : « 15 euros. Je peux vous fournir le certificat et le modifier pour effacer ce que vous voulez ». Cette offre constitue un délit de faux et usage de faux qui ne nuit pas seulement au migrant piégé, mais met aussi en péril sa future procédure de régularisation.
Albert Palacio, porte-parole du syndicat des Mossos d’Esquadra, a averti de la gravité de ces pratiques : « Ils falsifient tout ce dont ils ont besoin. Ce qui nous inquiète le plus, ce sont les casiers judiciaires du pays d’origine », a-t-il souligné, mettant en évidence le risque pour la sécurité publique que représente la circulation de documents falsifiés.
Cas documentés et témoignages de victimes
Regina — prénom d’emprunt utilisé par eldiario.es pour protéger son identité — est une Mexicaine qui attend depuis plus d’un an une réponse à sa demande d’asile. Son témoignage illustre l’impact dévastateur de ces escroqueries. Dans un restaurant du quartier madrilène de Tetuán, une femme s’est présentée comme avocate d’un cabinet réputé et lui a proposé son aide pour la régularisation. Quelques jours plus tard, Regina l’a recontactée et a fini par verser une somme dont elle avait besoin pour son loyer.
« Elle ne m’a pas rendu l’argent, censé servir à demander mon casier judiciaire », se plaint-elle, la voix tremblante. Le préjudice ne s’est pas limité à l’aspect financier : la prétendue avocate l’a menacée de s’en prendre à sa famille dans son pays d’origine, exploitant les informations personnelles fournies, et a aussi menacé de la dénoncer à la police afin de faire échouer sa régularisation. « J’ai traversé tellement d’épreuves ici, je ne peux pas tout gâcher », confie Regina, prise entre la peur et le désespoir.
Elena Muñoz, coordinatrice de l’équipe juridique de la CEAR, confirme que l’organisation reçoit des dizaines de consultations quotidiennes depuis l’annonce gouvernementale. « La priorité est de transmettre du calme et une information fiable », explique-t-elle. Beaucoup de personnes s’adressent à la CEAR avec des questions légitimes, mais aussi avec le récit d’offres suspectes reçues par des canaux numériques.
À Ecos do Sur, à La Corogne, Natalia Monje avertit : « Nous recevons des dizaines de demandes de personnes qui veulent savoir comment procéder ; elles arrivent avec espoir, illusion et une certaine urgence à lancer les démarches, et certains profitent de cette détresse ». L’organisation galicienne a déjà détecté les premières tentatives d’escroquerie sur les réseaux sociaux proposant des démarches payantes alors que le processus n’est même pas en vigueur.
Comment identifier les fraudes et recourir aux canaux officiels
José Barrajón, responsable des migrations de Commissions ouvrières (CCOO) à Valence, est catégorique : « C’est tout simplement une escroquerie ; personne n’a d’accès prioritaire à un processus qui, juridiquement, n’existe pas encore ». Il souligne que le décret royal n’a pas encore été publié au Bulletin officiel de l’État (BOE) et qu’il est donc impossible d’introduire une demande à ce stade.
Il met également en garde contre un autre risque : demander des documents trop tôt peut être contre-productif. « Tout document a une date d’expiration. Certains expirent au bout de trois mois ; s’ils sont demandés maintenant, ils peuvent être périmés lorsque le délai officiel s’ouvrira », explique-t-il. Ce problème concerne particulièrement les certificats de casier judiciaire, dont la validité est limitée.
Le gouvernement a appelé publiquement au « calme » et rappelé que le délai d’accès à la régularisation extraordinaire n’est pas encore ouvert. Le ministère de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations a précisé que le texte initial a été soumis à consultation publique jusqu’au 6 février, avant d’être examiné puis transmis à diverses institutions pour avis. Le Conseil d’État rendra un rapport clé offrant « les garanties juridiques maximales » au décret royal.
Canaux officiels et organisations reconnues
Les organisations spécialisées recommandent de s’adresser exclusivement aux canaux officiels : délégations et sous-délégations du gouvernement, bureaux de la Sécurité sociale et organisations à but non lucratif reconnues pour leur travail auprès des migrants. Les municipalités, comme l’a indiqué la Fédération espagnole des municipalités et provinces (FEMP), « ne disposent pas d’informations » sur le processus et redirigent les demandes vers les instances gouvernementales compétentes.
La CEAR, Caritas, la Croix-Rouge, les syndicats CCOO et UGT, ainsi que des organisations locales d’accompagnement des migrants, offrent un conseil gratuit et fiable. Aucune de ces entités ne facture l’orientation de base sur la procédure.
Les autorités rappellent que proposer des services de gestion en matière d’immigration sans habilitation constitue une activité illégale. Les avocats doivent être inscrits à un barreau et tout gestionnaire disposer de l’autorisation administrative correspondante. La vérification de ces accréditations est essentielle avant toute prestation.
Natalia Monje, d’Ecos do Sur, résume la situation : « Nous appelons à la prudence. Ces escroqueries sont récurrentes dans les démarches liées au droit des étrangers ». Elle rappelle des cas similaires liés à la vente illégale de rendez-vous ou à de prétendues procédures accélérées d’homologation de diplômes qui n’existent pas.
L’annonce de la régularisation extraordinaire a ravivé l’espoir de centaines de milliers de personnes souhaitant stabiliser leur situation en Espagne. Toutefois, l’urgence et la détresse ne doivent pas conduire à des décisions hâtives qui profitent à ceux qui exploitent la vulnérabilité d’autrui. La prudence, l’information vérifiée et le recours aux canaux officiels restent les meilleurs moyens d’éviter des fraudes susceptibles de compromettre non seulement des sommes d’argent, mais aussi l’avenir administratif en Espagne.