Au milieu d’une offensive israélienne d’une extrême violence contre les habitants de Gaza — une offensive qui, selon cette lecture, a fait de nombreuses victimes sans distinction entre civils et combattants — la population du territoire s’est retrouvée face à un choix tragique : l’exil ou l’anéantissement. Face à un soutien américain jugé exceptionnel à Israël et à un déséquilibre manifeste des rapports de force, les factions de la résistance n’auraient eu d’autre option que d’adopter une approche pragmatique devant la nouvelle réalité. L’acceptation d’un cessez-le-feu, malgré des conditions jugées défavorables, apparaît ainsi comme une décision relevant du réalisme politique.
Cette introduction ne se veut pas une simple mise en contexte, mais le rappel d’un fait imposé par la réalité, ainsi qu’une clé de lecture pour comprendre les dimensions internationales et régionales de l’engagement du Maroc au sein du Conseil de la paix.
L’engagement du Maroc au sein de ce Conseil est avant tout déterminé par les contraintes du système international actuel. Il s’inscrit également dans une stratégie de « hedging » pragmatique que le Royaume a progressivement adoptée avec l’émergence d’un ordre mondial multipolaire et dans un environnement international marqué par l’incertitude. Ainsi, tandis que le Maroc cherche à diversifier ses partenariats économiques, il maintient en parallèle ses alliances traditionnelles, notamment avec les États-Unis et l’Europe. Cette approche dépasse la logique du non-alignement telle qu’elle prévalait durant la guerre froide, laquelle reposait essentiellement sur un positionnement politique visant à éviter les blocs. Le hedging, en revanche, constitue une stratégie de gestion de la rivalité entre grandes puissances, permettant de tirer le meilleur parti des relations avec chacune d’elles sans s’engager pleinement aux côtés d’un seul acteur, afin de préserver une large marge de manœuvre.
Si le Maroc a bénéficié ces dernières années d’une marge de manœuvre relativement importante, qu’il a su exploiter pour renforcer et diversifier ses partenariats économiques ainsi que pour gérer sa position face à certaines polarités internationales aiguës — comme la guerre russo-ukrainienne — la phase actuelle, sous l’administration Trump, ne lui laisse qu’un espace de manœuvre nettement plus réduit. Cette situation ne tient pas uniquement au tempérament impulsif de Donald Trump et à ses ambitions politiques, mais aussi aux gains stratégiques majeurs obtenus par le Maroc auprès de l’administration américaine actuelle, notamment sur la question du Sahara, ainsi qu’à la perspective d’un partenariat économique stratégique élargi dans les provinces du Sud.
Dans ce contexte géopolitique complexe et multidimensionnel, l’adhésion du Maroc à ce Conseil apparaît plus pertinente et avantageuse que le choix de rester en dehors.
Premièrement, l’engagement du Maroc dans cette initiative ne signifie pas un alignement stratégique contre une quelconque partie. Il s’inscrit plutôt dans une logique de cohérence entre les différentes orientations de sa politique étrangère, sans que sa participation à une initiative donnée ne se fasse au détriment de la cause palestinienne. Contrairement à certaines autres expériences arabes, la signature par le Maroc de l’accord tripartite n’a imposé aucune obligation susceptible de porter atteinte aux droits des Palestiniens ou de contredire les positions traditionnelles du Royaume sur cette question.
Deuxièmement, cette implication au sein du Conseil de la paix constitue pour le Maroc une opportunité de retrouver une place active dans les dynamiques liées à la question palestinienne. Le Royaume a toujours été présent dans les différentes étapes de ce dossier, même si son engagement politique et diplomatique a connu un certain recul au cours des deux dernières décennies et demie, en raison du contexte arabe général. Malgré ses contributions constantes et significatives à travers le Comité Al-Qods et l’Agence Bayt Mal Al-Qods, sa présence politique dans ce dossier n’a plus été aussi visible qu’auparavant.
Troisièmement, au regard de certaines déclarations émanant d’habitants de Gaza, il apparaît qu’il existe une forme d’acceptation, voire d’appréciation, de la participation marocaine. Jusqu’à présent, aucune déclaration hostile à cette implication n’a été exprimée par les factions palestiniennes. Cela pourrait renforcer le rôle du Maroc et en faire un canal fiable pour la transmission de messages, lorsque cela s’avère nécessaire, entre Palestiniens et Israéliens, contribuant ainsi à atténuer les souffrances de la population palestinienne.
Quatrièmement, dans un monde marqué par une forte incertitude et susceptible de profondes transformations dont les issues demeurent imprévisibles, le Maroc doit se positionner stratégiquement afin d’être un acteur influent de ces mutations et de saisir les opportunités potentielles.
Cinquièmement, en ce qui concerne les intérêts vitaux du Maroc — au premier rang desquels figure la question du Sahara — cela implique un engagement aux côtés de ses alliés, notamment ceux qui ont reconnu explicitement la souveraineté marocaine sur le Sahara et soutiennent une solution pacifique fondée sur l’initiative marocaine d’autonomie.
Sixièmement, l’invitation adressée au Maroc pour rejoindre ce Conseil constitue en soi une reconnaissance de son importance et du rôle qu’il pourrait jouer dans les prochaines phases de mise en œuvre du cessez-le-feu, et non un simple moyen d’accorder une légitimité supplémentaire au Conseil.
En conclusion, malgré les réserves formulées à l’égard du Conseil de la paix — y compris par certains alliés des États-Unis — ce cadre demeure pour le Maroc une opportunité de contribuer à l’allègement des souffrances palestiniennes, de soutenir les projets de reconstruction de la bande de Gaza et de renforcer sa position stratégique dans un contexte mondial encore incertain.
La question demeure alors : dans le cadre du « jeu des nations », le Maroc parviendra-t-il à transformer le « possible » en opportunités concrètes au service de la cause palestinienne et de ses intérêts supérieurs ?
*Dr. Saïd SADDIKI est professeur de relations internationales à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès