Le décès d’Antonio Tejero, le 25 février 2026, referme symboliquement l’un des chapitres les plus traumatisants de l’Espagne démocratique. L’ancien lieutenant-colonel de la Guardia Civil, image figée du 23 février 1981 lorsqu’il fit irruption armé au Congrès des députés, disparaît au moment même où la déclassification des derniers documents officiels éclaire de nouveau le rôle joué par le roi Juan Carlos I dans l’échec du coup d’État.
Ce croisement entre mémoire et archives ravive une question centrale : comment la monarchie a-t-elle réussi à stopper une tentative qui semblait, durant plusieurs heures, pouvoir renverser le fragile ordre constitutionnel né de la Transition ?
Une Espagne suspendue à la Zarzuela
Si le Parlement fut la scène visible du putsch, les documents récemment rendus publics confirment que le véritable centre de gravité des événements se trouvait au palais de la Zarzuela.
À 18h22, Juan Carlos I apprend par la radio l’assaut mené par Tejero. Rapidement, la Maison royale s’active pour évaluer la situation et vérifier la position des commandants militaires. Les archives montrent que le roi refuse d’accueillir le général Alfonso Armada, figure clé de la conspiration et ancien proche du souverain — une décision qui contribue à dissiper l’idée d’un soutien royal au coup.
Un échange devenu crucial intervient lorsque le général José Juste téléphone pour savoir si Armada se trouve auprès du monarque. La réponse négative provoque un basculement immédiat : plusieurs unités militaires hésitantes choisissent alors de rester fidèles à la Constitution.
Le moment décisif : le roi contre les généraux
Les conversations entre Juan Carlos I et le capitaine général Jaime Milans del Bosch, qui avait déployé des chars dans les rues de Valence, sont aujourd’hui connues dans le détail. Le roi y affirme sa volonté de défendre la légalité constitutionnelle :
« Je jure que je n’abdiquerai pas et que je ne quitterai pas l’Espagne. Quiconque se soulève provoquera une nouvelle guerre civile. »
Ces paroles marquent un tournant. Une partie des putschistes pensait agir au nom de la Couronne, notamment parce que le général Armada apparaissait comme l’architecte d’une possible solution politique. En refusant clairement toute ambiguïté et en préparant son message télévisé, Juan Carlos retire aux insurgés leur principal argument de légitimité.
Lorsque l’allocution du roi est diffusée à la télévision dans la nuit, le coup d’État commence déjà à se désagréger.

Un roi sauveur… mais contesté
Les archives déclassifiées confirment une lecture nuancée. Elles montrent que Juan Carlos I avait commis, dans les mois précédant le 23-F, des erreurs politiques — notamment en explorant l’idée d’un gouvernement de concentration à direction militaire. Ces hésitations ont nourri la confusion dans certains cercles de pouvoir.
Mais les documents montrent aussi qu’une fois la crise déclenchée, le roi choisit de se placer clairement du côté de la Constitution, contribuant directement à l’échec de l’asonada.
Paradoxalement, cette prise de position fit de lui une cible pour certains secteurs militaires. Des rapports internes évoquent alors une montée de la subversion dans l’armée et la nécessité de protéger l’image du chef de l’État, preuve que le danger ne disparut pas avec la reddition de Tejero.

La fin d’un symbole, la persistance d’une question
La mort de Tejero, quarante-cinq ans après le coup d’État, clôt un cycle historique, mais ne met pas fin aux débats. La figure du roi reste au centre d’interprétations opposées : héros de la démocratie pour les uns, acteur ambigu ayant d’abord sous-estimé la menace pour les autres.
Ce que les archives révèlent surtout, c’est que le 23-F ne fut pas une simple aventure isolée, mais l’expression d’une tension profonde au sein d’une Espagne encore en transition.
En disparaissant, Tejero emporte avec lui une partie de la mémoire vivante de cette nuit. Les documents, eux, rappellent que l’histoire se joue rarement dans des certitudes absolues : elle avance par hésitations, choix tardifs et décisions prises au bord du précipice.