Entre victoire tactique et incertitude stratégique, David Alvarado analyse les conséquences politiques de l’opération « Epic Fury » et les fragilités du scénario post-frappes en Iran. Une lecture critique des illusions occidentales face à un régime dont la chute éventuelle soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Donald Trump a déclaré que l’objectif de l’opération « Epic Fury » du 28 février dernier était le changement de régime en Iran, avec l’assurance de celui qui annonce le résultat avant même que le deuxième mi-temps ne commence. Le lendemain, il a confirmé dans un entretien accordé à The Atlantic que le nouveau leadership iranien « veut parler » et qu’il avait accepté d’ouvrir un canal de dialogue. Mais la phrase la plus révélatrice fut une autre : « La plupart de ces gens ne sont plus là. Certains de ceux avec qui nous traitions sont morts. » Washington avait physiquement liquidé ses propres interlocuteurs. Personne à la Maison Blanche ne semble avoir réfléchi à ce qui vient ensuite — qui gouverne l’Iran, avec quelle légitimité, avec quel soutien populaire — si le régime des mollahs se désintègre sous la pression des bombes.
L’Iran a constitué un triumvirat de transition pour gouverner le pays jusqu’à ce que l’Assemblée des Experts désigne un nouveau guide suprême en remplacement d’Ali Khamenei, abattu lors des frappes. Le président Masoud Pezeshkian a qualifié la riposte contre les États-Unis et Israël de « devoir et droit légitime », tandis que ses envoyés exploraient simultanément des voies de négociation. Ce double signal — vengeance et dialogue — ne relève pas de la schizophrénie politique, mais de l’expression d’un État dont la chaîne de commandement a été décapitée et qui tente de gagner du temps pour réorganiser son autorité. Le candidat favori de Washington pour conduire une éventuelle transition est Reza Pahlavi, fils du dernier shah, dont le capital politique en Iran est inversement proportionnel à sa visibilité dans les cercles occidentaux, car la majorité des Iraniens ne souhaite ni restaurer la monarchie ni faire confiance aux partis traditionnels.
L’opposition interne est aussi unanime dans son rejet du système théocratique que fragmentée sur tout le reste. L’insurrection lancée le 28 décembre 2025 fut inédite par sa composition multi-classiste, réunissant étudiants et commerçants du Grand Bazar, classes moyennes appauvries et secteurs conservateurs qui avaient historiquement alimenté les rangs des Gardiens de la Révolution, Kurdes chiites et classes populaires de provinces traditionnellement acquises à la République islamique. Ce qui avait commencé comme une contestation économique est devenu une remise en cause globale du système théocratique en vigueur depuis 1979, la protestation s’étendant aux 31 provinces du pays. Mais cette pluralité s’est révélée être à la fois la principale force et la grande faiblesse de la dissidence, une coalition sans leadership reconnu, sans programme politique articulé et sans structure capable de gérer le vide du pouvoir si l’édifice institutionnel venait à s’effondrer.
L’erreur la plus fréquente dans les analyses occidentales sur l’Iran consiste à identifier le pouvoir réel avec ses figures visibles. Khamenei, Pezeshkian ou les hauts responsables des Pasdaran ne sont que la partie émergée de l’iceberg d’un « État profond » milicien consolidé pendant des décennies, articulé autour de réseaux de sécurité paramilitaires, d’appareils clientélistes qui pénètrent les institutions, d’économies de la violence et de structures de loyauté jouissant d’une pleine autonomie vis-à-vis du gouvernement central. Les Gardiens de la Révolution ne sont pas une armée conventionnelle dont la chaîne de commandement se brise lorsqu’on élimine le chef, mais une constellation de factions disposant de ressources propres et d’intérêts ancrés qui survivent à tout changement au sommet. Décapiter le leadership politique désoriente cet appareil, sans aucun doute, mais ne garantit pas sa dissolution.
Il existe une constante historique que les stratèges de Washington semblent avoir ignorée, peut-être délibérément. L’hostilité extérieure a historiquement renforcé le régime iranien, qui a su articuler le martyre chiite avec le consensus nationaliste de résistance face à l’ennemi étranger. Les bombardements du 28 février reproduisent cette même logique. Des pans de l’opposition qui manifestaient contre le système des ayatollahs pourraient réorienter leur énergie vers un front de résistance anti-américain, comme ce fut déjà le cas lors de la guerre contre l’Irak entre 1980 et 1988, lorsque le régime survécut huit ans de conflit grâce précisément à cette union nationale imposée par la menace extérieure. La dernière fois que Washington installa un gouvernant à Téhéran, à travers l’opération Ajax de la CIA en 1953, le résultat, vingt-six ans plus tard, fut la Révolution islamique elle-même.
Au moins trois scénarios paraissent plausibles. Un effondrement chaotique avec des factions des Gardiens se disputant le pouvoir, des minorités kurdes et baloutches réclamant leur autonomie et une violence de basse intensité susceptible de dégénérer en guerre civile, à l’image de la Libye en 2011. Une recomposition nationaliste qui transforme la colère populaire contre le régime en résistance anti-américaine, en préservant les structures de pouvoir sous de nouvelles formes. Ou une négociation accélérée qui établisse un statu quo intermédiaire, comme semblent le laisser entendre les déclarations de Trump. Aucun de ces scénarios ne répond à la question centrale sur qui contrôle les milliers de missiles iraniens pendant la période de transition. Les armes ne disparaissent pas quand les régimes tombent, elles se dispersent. L’opération conçue pour neutraliser la menace atomique iranienne pourrait, paradoxalement, contribuer à la multiplier.
David Alvarado | Docteur en Science Politique, professeur à l’Université de Vigo, journaliste et consultant