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Venezuela : vers une inflexion diplomatique… et une fenêtre pour Rabat ?

03 mars 2026 - 00:40

                                                                   Maître Saâd SAHLI

 

Depuis dix-sept ans, les relations entre le Maroc et le Venezuela avancent dans une zone grise faite de distance politique, de méfiance diplomatique et d’alignements idéologiques hérités d’une époque désormais lointaine. En 2009, Rabat décidait de fermer son ambassade à Caracas, un geste fort motivé par des divergences profondes, notamment autour du dossier du Sahara marocain. À l’époque, le Venezuela d’Hugo Chávez assumait une diplomatie militante, fondée sur des solidarités idéologiques, et soutenait ouvertement des positions opposées à celles défendues par le Maroc sur la scène internationale.

Depuis, le paysage mondial a changé. L’Amérique latine n’est plus le théâtre d’un bloc politique homogène, les alliances se recomposent, et les anciennes certitudes diplomatiques s’effritent. Pourtant, la position officielle de Caracas sur le Sahara n’a, jusqu’à présent, jamais véritablement évolué. Le Venezuela a continué à défendre des positions perçues à Rabat comme hostiles à l’intégrité territoriale du Royaume, maintenant un héritage diplomatique forgé sous Chávez puis prolongé sous Nicolás Maduro.

Mais l’actualité récente introduit une nuance nouvelle.

La présidente par intérim Delcy Rodríguez, investie en janvier 2026 après une crise politique majeure, semble privilégier un ton plus pragmatique dans les affaires internationales. Ses déclarations récentes insistent sur le dialogue, la négociation et le respect du droit international. Lors de son échange avec l’émir du Qatar, elle a appelé à la désescalade et à la diplomatie dans la crise du Moyen-Orient, adoptant un registre rhétorique bien différent des discours militants qui ont longtemps caractérisé Caracas.

Ce changement de ton ne signifie évidemment pas un bouleversement immédiat de la politique extérieure vénézuélienne. Les États ne renversent pas leurs positions historiques du jour au lendemain. Cependant, en diplomatie, les inflexions commencent souvent par le langage avant de se traduire par des actes. Or, ce glissement lexical — de l’affrontement idéologique vers une posture plus consensuelle — mérite d’être observé avec attention.

Le contexte intérieur joue également un rôle déterminant. Le Venezuela cherche aujourd’hui à sortir d’un isolement diplomatique et économique prolongé. La nécessité d’attirer des partenaires, de stabiliser ses relations internationales et de retrouver une forme de normalité pousse Caracas à adopter une diplomatie plus flexible. Dans cette logique, certains dossiers autrefois traités sous un angle strictement idéologique pourraient, à terme, être réévalués sous un prisme plus pragmatique.

Le dossier du Sahara marocain entre précisément dans cette catégorie. Pendant des années, il a symbolisé la fidélité de Caracas à un axe politique bien identifié. Mais les équilibres internationaux autour de cette question évoluent : plusieurs pays ont réajusté leur position, et le plan d’autonomie proposé par le Maroc gagne progressivement en soutien diplomatique. Dans ce contexte, une diplomatie vénézuélienne en mutation pourrait être amenée, sinon à changer immédiatement de cap, du moins à nuancer certaines positions héritées du passé.

Pour Rabat, la question n’est donc pas de spéculer sur un retournement spectaculaire, mais de lire les signaux faibles. Les transformations diplomatiques se produisent rarement par annonces fracassantes ; elles s’opèrent plutôt par silences nouveaux, par changements de priorités, par la recherche d’un langage plus équilibré.

Dix-sept ans après la fermeture de l’ambassade marocaine à Caracas, le contexte international et régional n’est plus le même. Le Venezuela traverse une phase de redéfinition, tandis que le Maroc consolide sa présence diplomatique sur plusieurs continents. Entre continuité idéologique et pragmatisme naissant, Caracas semble aujourd’hui à la croisée des chemins.

La prudence reste nécessaire. Aucun signal officiel n’indique un changement clair de position sur le Sahara marocain. Mais l’histoire des relations internationales montre que les périodes de transition ouvrent parfois des fenêtres inattendues.

Et une question stratégique commence dès lors à se poser, de plus en plus discrètement, dans les milieux d’observation diplomatique : le Maroc doit-il envisager de rouvrir son ambassade à Caracas ?

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