L’Espagne est devenue le seul allié de l’OTAN à rejeter ouvertement l’offensive des États-Unis et d’Israël contre l’Iran et à refuser l’usage de ses bases militaires pour l’opération. La crise a déclenché une menace d’embargo commercial de la part de Donald Trump et relancé le débat sur les limites de la souveraineté nationale face aux alliés occidentaux.
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes coordonnées contre l’Iran, déclenchant la crise géopolitique la plus grave au Proche-Orient depuis l’invasion de l’Irak en 2003. L’Espagne a répondu par une posture singulière parmi ses alliés occidentaux : le gouvernement de Pedro Sánchez a rejeté l’opération, refusé l’usage des bases conjointes de Rota et Morón de la Frontera, et ressuscité le slogan qui, il y a deux décennies, avait mobilisé des millions de citoyens : « non à la guerre ».
La réaction de Washington ne s’est pas fait attendre. Le président Donald Trump a qualifié l’Espagne d’« allié terrible » et menacé de couper l’intégralité des échanges commerciaux entre les deux pays. La position espagnole, qui a reçu le soutien de la Commission européenne et du président français Emmanuel Macron, mais aussi les critiques sévères de l’opposition intérieure, a placé l’Exécutif au cœur d’une tempête diplomatique sur plusieurs fronts simultanés : Washington, Bruxelles, l’OTAN et le Congrès des députés.
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L’élément déclencheur : le refus des bases de Rota et Morón
L’origine immédiate du différend diplomatique réside dans le refus du gouvernement d’autoriser l’utilisation des installations militaires de Rota (Cadix) et Morón de la Frontera (Séville) pour l’offensive américaine contre l’Iran. Ces deux bases relèvent de la souveraineté espagnole, bien qu’elles soient d’utilisation conjointe avec les forces armées américaines en vertu d’un accord bilatéral. Madrid a estimé que les opérations offensives dépassaient le cadre convenu et violaient le droit international, faute d’un aval du Conseil de sécurité des Nations unies.
Le président Sánchez a formalisé cette position lors d’une déclaration institutionnelle, le 4 mars depuis le Palais de la Moncloa, dans un exercice sans questions de journalistes. « Nous ne serons pas complices de quelque chose qui est mauvais pour le monde, simplement par peur des représailles de quiconque », a déclaré le président, sans jamais mentionner le nom de Trump. L’Exécutif a précisé qu’il rejette le régime iranien, mais qu’il n’est pas possible de « répondre à une illégalité par une autre », et a exigé une solution diplomatique au conflit.
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La menace de Trump : un embargo aux pieds d’argile
Depuis le Bureau ovale, Trump a déclaré qu’il allait « couper tout le commerce » avec l’Espagne, l’a traitée d’« allié terrible » et a affirmé que son administration « ne voulait rien avoir à faire » avec le pays ibérique. Cependant, la capacité d’exécution de cette menace est limitée. La Cour suprême des États-Unis a annulé le mois dernier les droits de douane réciproques à portée générale imposés unilatéralement par le président, estimant que les pouvoirs d’urgence présidentiels n’autorisent pas de telles mesures.
La principale contrainte de Trump est d’ordre institutionnel : l’Espagne est membre de l’Union européenne, ce qui implique que toute mesure de représailles commerciales affecterait l’ensemble du marché intérieur communautaire. Le ministre de l’Économie, Carlos Cuerpo, a transmis un « message de sérénité » et indiqué que l’Espagne n’avait eu aucun contact direct avec Washington depuis les menaces. La Commission européenne, dotée notamment de l’instrument anti-coercition, a averti sans délai qu’elle agira « si nécessaire » pour protéger les intérêts du bloc.
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Le fondement juridique du refus espagnol
L’argument central du gouvernement repose sur le principe de souveraineté territoriale et le respect du droit international. L’Exécutif soutient qu’aucun accord bilatéral ne peut contraindre l’Espagne à céder ses infrastructures pour des opérations militaires dépourvues du feu vert des Nations unies. Le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a souligné que l’Espagne est « un pays souverain, qui prend ses décisions souverainement » et a exigé que toute révision de la relation bilatérale avec les États-Unis respecte les accords multilatéraux conclus dans le cadre de l’Union européenne.
La vice-présidente du gouvernement, Yolanda Díaz, a résumé la position officielle : « Nous sommes un pays de paix. Si les États-Unis veulent un allié, qu’ils commencent par respecter notre souveraineté et le droit international. » Cette argumentation est contestée par l’opposition, qui estime que l’Espagne viole ses engagements envers l’Alliance atlantique (OTAN) en refusant d’agir aux côtés de ses alliés, ainsi que par certains gouvernements européens qui ont choisi de soutenir l’opération ou de garder le silence. Le débat sur les limites de la souveraineté face aux traités de défense collective est loin d’être clos.
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Le précédent irakien : la stratégie du parallèle historique
Sánchez a construit sa défense sur un parallèle historique à forte charge émotionnelle en Espagne : la guerre d’Irak de 2003. Le président d’alors, José María Aznar, avait soutenu l’invasion malgré l’opposition massive de la population espagnole, qui s’était manifestée lors de l’une des plus grandes mobilisations de l’histoire récente du pays. « Il y a vingt-trois ans, une autre Administration américaine nous a entraînés dans une guerre au Proche-Orient », a rappelé le président, décrivant le sommet des Açores — où Aznar, Bush et le Premier ministre britannique Tony Blair avaient scellé leur soutien à l’invasion — comme l’origine d’« un monde plus instable ».
La référence à l’Irak de 2003 n’est pas purement rhétorique : elle constitue la colonne vertébrale de la stratégie de communication du gouvernement. L’Exécutif cherche à activer la mémoire collective d’une population qui avait alors majoritairement rejeté la guerre et qui pourrait aujourd’hui s’identifier à un président refusant de céder aux pressions de Washington. La stratégie poursuit un double objectif : légitimer la décision auprès de l’opinion publique intérieure et se démarquer de ceux qui, en 2003, selon la narrative officielle, « ont pratiqué un suivisme aveugle et servile » envers les États-Unis.
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Les scénarios possibles : de la désescalade à la crise commerciale
Le dénouement de la crise dépend de deux variables fondamentales : la durée du conflit en Iran et la volonté de Washington de négocier. Si l’affrontement se résout rapidement, les menaces de Trump pourraient n’être qu’une démonstration de force sans conséquences pratiques. L’Union européenne, protégée par sa politique commerciale commune, rend difficile toute représaille sélectives des États-Unis contre un seul État membre sans affecter l’ensemble du marché intérieur communautaire, ce qui réduit considérablement la marge de manœuvre unilatérale de la Maison Blanche.
Si le conflit se prolonge, les scénarios se compliquent sur plusieurs fronts simultanément. Une fermeture durable du détroit d’Ormuz — par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial et une part importante du gaz naturel liquéfié consommé par l’Europe — ferait flamber les prix de l’énergie et alimenterait l’inflation dans toute la zone euro. Parallèlement, les tensions commerciales avec les États-Unis ajouteraient de l’incertitude pour les entreprises espagnoles fortement implantées sur le marché nord-américain. La position de Madrid, aujourd’hui soutenue par Bruxelles et plusieurs partenaires communautaires, pourrait se révéler plus fragile à mesure que la crise se prolonge sans qu’une solution diplomatique ne se dessine.