Au début de la guerre, Trump a parié sur un coup décisif rapide pour faire tomber le régime en assassinant plusieurs de ses principaux dirigeants, au premier rang desquels le Guide suprême Ali Khamenei. Mais transposer le scénario vénézuélien au cas iranien ne constitue pas seulement une erreur militaire : cela reflète une fois de plus une profonde ignorance de la part de Trump et de son équipe des mécanismes et de la complexité des relations internationales, comme si la question se résumait à un jeu vidéo pouvant être tranché d’un seul coup.
Au-delà de la faible utilité militaire et politique que représenterait l’assassinat d’Ali Khamenei, un tel acte constituerait également une violation des règles juridiques et des usages internationaux, qui excluent généralement les chefs d’État et les hauts responsables politiques de tout ciblage direct pendant les guerres. En outre, l’assassinat d’Ali Khamenei, qui jouit d’un statut spirituel quasi sacré auprès des chiites dans le monde, et pas seulement en Iran, laisserait une profonde fracture entre les chiites et les États-Unis. Il marquerait leurs relations pour des décennies et pourrait nourrir chez beaucoup un désir de vengeance durable. Il ne s’agit pas seulement d’un dirigeant politique, mais d’une personnalité que de nombreux chiites considèrent comme « l’imam des musulmans ».
Cet assassinat pourrait même devenir un cadeau en or pour le régime iranien, lui permettant de renouveler sa révolution et de renforcer la mobilisation populaire autour de lui, en ravivant la mémoire de la tragédie de Karbala et des sacrifices de la famille du Prophète — cette culture chiite qui tire sa force et sa résilience de la réactivation des blessures du passé. On rapporte que Khamenei aurait refusé de se cacher dans des abris souterrains fortifiés, comme s’il se préparait à se présenter lui-même en sacrifice pour l’Iran en vue d’une seconde révolution, non pas contre un « chah intérieur », mais contre un « hégémon prédateur » étranger, selon l’expression du théoricien Stephen Walt.
Faire tomber le régime iranien n’est pas aussi simple que l’ont laissé entendre Trump et Netanyahou. Un tel changement ne peut se produire sans l’existence d’une opposition forte, entraînée, organisée et bien armée, capable d’imposer son contrôle sur l’ensemble du territoire iranien. Il est donc difficile de comparer ce scénario à ce qui s’est produit en Syrie lors de la chute du régime Assad, où existait une opposition organisée disposant d’une présence militaire et politique sur le terrain, en plus d’une expérience de plus d’une décennie dans la guerre et l’organisation civile. De même, les opérations militaires de l’OTAN n’auraient pas suffi à elles seules à faire tomber le régime de Kadhafi sans l’existence de groupes armés soutenus militairement, logistiquement et en matière de renseignement par plusieurs acteurs internationaux. Quant à la chute du régime de Saddam Hussein, elle a nécessité une invasion terrestre anglo-américaine. Naturellement, l’Iran ne peut être comparé ni à la Libye ni à l’Irak, ni par la complexité de sa géographie ni par la solidité de son système politique.
Bien que Trump et Netanyahou mènent cette guerre ensemble, leurs objectifs ne sont pas identiques. Tandis que Trump cherche à renverser le régime, ou au moins à l’affaiblir fortement afin de lui imposer ses conditions, Israël vise un objectif plus radical : fragmenter de facto l’Iran en entités rivales et l’entraîner dans un état de chaos comparable à celui que connaissent la Libye, le Yémen ou le Soudan. C’est la seule situation susceptible de transformer le visage du Moyen-Orient, comme l’a promis Netanyahou. Cela accentue encore l’impasse de Trump, qui doit désormais décider jusqu’à quel point il peut suivre Netanyahou dans ses ambitions stratégiques.
Dans tous les cas, même si l’on suppose à l’avance une défaite militaire écrasante de l’Iran, compte tenu de l’écart important dans l’équilibre des forces militaires, remporter des batailles ne signifie pas gagner la guerre. Les États-Unis ont remporté des victoires militaires au Vietnam, en Afghanistan et en Irak, mais personne ne peut affirmer qu’ils y ont gagné la guerre. Si l’Iran parvient à absorber les coups et que le régime se maintient, toute victoire rapide ne serait qu’une illusion à court terme et ouvrirait la voie à une impasse stratégique durable pour les États-Unis et leurs alliés dans la région.
L’administration américaine se trouve aujourd’hui dans une grande impasse politique. Malgré les lourdes pertes subies par le régime iranien, celui-ci reste debout. Plus la guerre se prolonge et se transforme en guerre d’usure, plus la pression augmente sur l’administration Trump, d’autant plus que seulement environ 20 % des Américains soutiennent cette guerre, un taux faible qui pourrait lui coûter cher lors des élections de mi-mandat du Congrès dans quelques mois.
Cette impasse devient encore plus complexe en raison de la dimension personnelle que Trump imprime à la politique étrangère américaine. Il ne tient guère compte des institutions nationales ou internationales et agit souvent selon son humeur et ses préférences personnelles. Ses ambitions sont sans limites et il mobilise les capacités américaines pour les réaliser afin d’inscrire son nom dans l’histoire comme le plus grand président de l’histoire des États-Unis. Il se présente comme celui qui a osé ce qu’aucun président avant lui n’avait osé, et comme un dirigeant que nul gouvernement au monde ne peut défier. En bref, il veut obtenir tout ce qu’il souhaite.
Mais le paradoxe étonnant de cette personnalité singulière est que son caractère profondément personnel recèle également un avantage stratégique. Malgré son caractère changeant et contradictoire — chaque déclaration semblant parfois contredire la précédente — cette même fragilité politique lui donne une carte que peu d’autres dirigeants possèdent : il peut à tout moment annoncer brusquement la fin des hostilités en proclamant avoir obtenu une « grande victoire ». Cette possibilité représente peut-être une lueur d’espoir susceptible d’éviter à la région un destin incertain.