Mohammed Ahaddad*
La série documentaire récemment produite par Netflix sur la traque d’Oussama ben Laden déroule un récit désormais familier : une histoire racontée presque exclusivement à travers le regard américain. Le spectateur y retrouve les ingrédients classiques de ce type de production : une narration dramatique, une musique soigneusement calibrée pour intensifier l’émotion, et une succession de témoignages d’anciens responsables politiques et sécuritaires américains. L’ensemble compose un récit fluide, efficace — et remarquablement homogène.
Parmi les intervenants apparaissent notamment Leon Panetta, ancien directeur de la CIA et figure centrale de l’appareil de sécurité américain, ainsi que plusieurs responsables du contre-terrorisme et anciens collaborateurs de l’administration Obama. Mais un autre visage revient régulièrement : celui du journaliste de CNN Peter Bergen.
Bergen est présenté dans la série comme l’un des grands spécialistes d’Al-Qaïda. Son autorité repose notamment sur un fait souvent rappelé : il fut l’un des rares journalistes occidentaux à avoir interviewé Oussama ben Laden dans les années 1990. Cette interview lui a assuré une place durable dans le paysage médiatique américain lorsqu’il s’agit d’évoquer l’évolution du réseau jihadiste.
Ce qui frappe toutefois, dans cette reconstruction audiovisuelle de l’histoire, c’est une absence.
Car s’il existe un journaliste qui, bien avant nombre d’analystes occidentaux, a obtenu des révélations majeures sur les attentats du 11 septembre 2001, c’est le journaliste égyptien Yosri Fouda. Et son nom est rarement mentionné dans ce type de production.
À l’époque correspondant de la chaîne Al-Jazeera à Londres, Fouda a mené en 2002 une enquête qui allait marquer un tournant dans la compréhension des attaques contre les États-Unis. Il parvient alors à rencontrer à Karachi deux figures clés d’Al-Qaïda : Khalid Sheikh Mohammed, considéré comme l’architecte des attentats, et Ramzi Binalshibh, l’un des coordinateurs de l’opération.
Au cours de cette rencontre exceptionnelle, les deux hommes revendiquent explicitement la responsabilité d’Al-Qaïda dans les attaques du 11 septembre. Cette confession constitue l’un des premiers aveux directs émanant de membres de l’organisation elle-même. L’enquête de Fouda, diffusée par Al-Jazeera, devient rapidement une référence pour de nombreux chercheurs et journalistes.
Fouda lui-même racontera plus tard cette expérience dans son livre The Road to Al-Qaeda (traduit en arabe sous le titre Tariq al-Adha). Avec une modestie qui tranche avec les récits héroïsés souvent associés aux enquêtes journalistiques, il y écrit que ce travail n’est peut-être pas « un grand exploit professionnel ». Pourtant, dans l’histoire du journalisme contemporain, cette enquête reste l’un des rares exemples où un média issu du « Sud global » a réussi à produire une narration structurée d’un événement majeur survenu au cœur de l’Occident.
Depuis lors, de nombreux documentaires consacrés au 11 septembre ont repris, directement ou indirectement, des éléments issus de cette enquête. Mais la source originelle disparaît souvent derrière la réécriture progressive du récit.
La série de Netflix semble elle aussi s’inscrire dans cette dynamique. Elle adopte la grammaire classique du documentaire occidental : construction dramatique, tension narrative, présence d’une « voix autoritative » chargée d’incarner l’expertise. Dans ce cadre, le rôle est confié à des figures familières du paysage médiatique américain.
Le paradoxe est que cette « voix d’autorité » peut parfois reposer sur une expérience journalistique relativement limitée — comme une unique interview historique — tandis qu’une enquête plus structurée, menée dans des conditions bien plus complexes, reste marginalisée.
On pourrait dire, avec une pointe d’ironie, que Yosri Fouda a commis deux « péchés » dans cette histoire.
Le premier fut d’ouvrir l’une de ses émissions par des vers du poète palestinien Mahmoud Darwich — un geste qui rappelait que le journalisme peut aussi être traversé par la culture et la mémoire littéraire du monde arabe.
Le second, plus grave sans doute, fut de transformer un événement profondément américain en un récit véritablement mondial. En donnant la parole aux protagonistes eux-mêmes et en diffusant ces révélations depuis une chaîne basée dans le monde arabe, Fouda a déplacé le centre de gravité narratif de l’histoire.
Or la bataille des récits est rarement neutre. Elle détermine qui parle, qui interprète et qui devient la référence.
Dans l’histoire du 11 septembre, comme dans beaucoup d’autres événements majeurs de l’époque contemporaine, la question n’est donc pas seulement de savoir ce qui s’est passé. Elle est aussi de savoir qui raconte l’histoire — et depuis quel point du monde.
*Mohammed Ahaddad est journaliste d’ Al Jazeera Media Institute