À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les formes du savoir, l’université se trouve face à une question simple et vertigineuse. Que doit-elle encore transmettre ? Entre l’obsession de l’employabilité immédiate et la fascination technologique, une autre voie mérite d’être réhabilitée, celle du trivium et du quadrivium. Non comme des vestiges poussiéreux du Moyen Âge, mais comme des instruments intellectuels capables d’éclairer la complexité du monde contemporain. Une refondation qui concerne autant les institutions que les étudiants eux-mêmes.
Geoffrey Hinton, l’un des pionniers de l’intelligence artificielle contemporaine, aime comparer le progrès technologique à une navigation dans le brouillard. On distingue le pas suivant, jamais l’horizon. L’image est simple, mais elle décrit avec une justesse troublante la situation actuelle de l’université. Nous avançons souvent à tâtons, contraints d’innover, de repenser les programmes et d’intégrer l’IA dans nos pratiques pédagogiques, sans toujours savoir vers quel paysage intellectuel nous nous dirigeons.
Dans ce climat d’incertitude accélérée, l’université est souvent sommée de répondre par la seule logique de l’adaptation rapide. Former des compétences « utiles », immédiatement valorisables sur un marché du travail instable, devient l’argument dominant. On comprend pourtant l’argument inverse. Un recteur doit aujourd’hui répondre à des indicateurs d’employabilité, à des classements internationaux et à des attentes politiques très concrètes. Dans ce contexte, défendre les humanités peut sembler relever d’un luxe académique.
Pourtant, la question centrale n’est peut-être pas celle de l’utilité immédiate, mais celle de la durabilité des compétences. Dans un monde où les métiers se transforment rapidement, la capacité à lire, raisonner, argumenter et apprendre devient précisément l’une des compétences les plus transférables.
Ce qui vacille aujourd’hui n’est pas l’université en tant qu’institution millénaire, mais une certaine idée de sa mission. Celle qui consistait à produire des spécialistes parfaitement adaptés à des certitudes professionnelles qui n’existent plus. Dans ce contexte, le retour au trivium — grammaire, logique, rhétorique — ne relève ni d’un réflexe nostalgique ni d’un luxe humaniste. Il constitue au contraire une réponse stratégique.
Le trivium formait des esprits capables de lire attentivement, de raisonner avec rigueur et d’argumenter avec précision. À l’ère de l’intelligence artificielle générative, ces compétences deviennent paradoxalement plus précieuses que jamais. Les machines peuvent produire des textes en quelques secondes, mais elles ne distinguent ni le vrai du faux, ni le juste de l’injuste, ni le sens du bruit. Comprendre une phrase, analyser un raisonnement ou construire une argumentation demeurent des actes profondément humains.
Mais s’en tenir au trivium ne suffirait pas. Il faut lui adjoindre l’esprit du quadrivium — arithmétique, géométrie, musique et astronomie — entendu non dans sa lettre médiévale, mais dans son ambition intellectuelle. Le quadrivium enseignait le rapport au nombre, à la mesure, au rythme et à l’ordre du monde. Il rappelait que le savoir n’est pas seulement affaire de discours. Il est aussi affaire de structure. Il implique une intelligence des formes, des systèmes et des relations.
Réhabiliter aujourd’hui trivium et quadrivium signifie refuser la fracture artificielle entre humanités et sciences. Plusieurs universités expérimentent déjà des formes d’enseignement plus transversales. En France, des institutions comme Sciences Po, à travers son Collège universitaire, ou encore Paris Sciences et Lettres (PSL) ont développé des formations qui associent sciences sociales, culture scientifique et réflexion interdisciplinaire. En Espagne, des universités comme la Universidad Carlos III de Madrid ou la Universitat Pompeu Fabra de Barcelone ont également renforcé des cursus mêlant humanités, technologies et analyse des données. Ces initiatives n’appliquent évidemment pas le modèle médiéval du trivium et du quadrivium. Elles témoignent toutefois d’une évolution plus large, celle de la recherche de formations capables d’articuler culture scientifique, pensée critique et compréhension des systèmes complexes.
Cette approche rejoint profondément la pensée d’Edgar Morin, pour qui la finalité du savoir est de relier. Relier les disciplines, relier les connaissances aux enjeux humains, relier l’apprentissage à la responsabilité citoyenne. Morin n’a cessé de rappeler que la fragmentation des savoirs produit une forme de cécité intellectuelle, incapable de saisir la complexité du réel. L’université du XXIᵉ siècle devra donc être une université du lien plutôt qu’une université fragmentée en silos disciplinaires.
Mais cette refondation ne concerne pas seulement les institutions ou les enseignants. Elle implique aussi les étudiants, confrontés à un système éducatif qui valorise souvent la vitesse d’exécution plus que la profondeur de compréhension. Trop souvent, l’apprentissage se réduit à une logique de rendement. Valider des crédits, obtenir un diplôme, accumuler des certifications. Or apprendre, au sens fort, suppose autre chose. Un engagement personnel, un désir de comprendre et l’acceptation de l’effort intellectuel. L’intelligence artificielle peut assister l’apprentissage, mais elle ne peut pas remplacer cet effort.
À l’ère de l’IA, le danger n’est pas seulement la délégation excessive aux machines. Il est plus subtil, la perte progressive du goût de comprendre. Comprendre le fond avant la forme. Le substantiel avant l’ornement. L’université ne peut pas tout faire si l’étudiant lui-même renonce à sa part de responsabilité dans l’acte d’apprendre.
Former aujourd’hui ne consiste donc pas seulement à transmettre des contenus ou à maîtriser des outils numériques. Il s’agit aussi de réapprendre à penser lentement dans un monde pressé, à douter dans un univers saturé de réponses automatiques et à relier plutôt qu’à empiler les connaissances. L’incertitude n’est pas un défaut à corriger. Elle est une condition à habiter lucidement.
L’université n’est pas en crise parce que l’avenir est flou. Elle entre en crise lorsqu’elle oublie qu’elle a été créée précisément pour naviguer dans ce brouillard. Le trivium et le quadrivium, relus à la lumière de l’intelligence artificielle et de la pensée complexe, pourraient redevenir ces étoiles discrètes mais essentielles qui orientent la route. Non pour revenir en arrière, mais pour avancer avec intelligence et lucidité.