Lorsque des tensions entre alliés secouent une région stratégique, les analystes cherchent des scénarios alternatifs. Que certains de ces scénarios placent le Maroc au centre du débat méditerranéen n’a rien de surprenant : la géographie l’impose. Ce qui mérite en revanche un examen rigoureux, c’est la méthode par laquelle certaines analyses construisent cette hypothèse et les conclusions qu’elles en tirent.
Dans un article récent publié dans El Confidencial intitulé « Le Maroc cherche à s’imposer comme alternative à une Espagne qui “fait défaut” aux États-Unis », le vétéran correspondant Ignacio Cembrero suggère que les tensions entre Pedro Sánchez et Donald Trump au sujet de l’utilisation des bases militaires en Espagne pourraient ouvrir la voie à une alternative marocaine au sud du détroit de Gibraltar. La question n’est pas absurde. Mais lorsque l’on examine attentivement les sources citées, ce qui apparaît n’est pas une stratégie marocaine en cours, mais une succession de conjectures qui, répétées et réorganisées, finissent par prendre l’apparence d’un diagnostic géopolitique.
Le problème ne réside pas dans la question, mais dans la méthode qui conduit à la réponse.
Le texte de Cembrero n’examine ni une évolution diplomatique observable ni des décisions stratégiques vérifiables. Il organise plutôt une série d’articles, d’opinions et de commentaires dispersés comme s’ils faisaient partie d’une dynamique géopolitique cohérente. Le résultat est un récit dans lequel l’hypothèse précède l’analyse et où les citations semblent choisies pour confirmer une intuition préalablement établie. À cela s’ajoute un déplacement méthodologique tout aussi problématique : l’absence de hiérarchie entre les sources citées. L’article mélange en effet des textes de nature très différente — chroniques d’opinion, analyses spéculatives, tribunes idéologiques ou simples commentaires journalistiques — comme s’ils relevaient tous du même niveau d’autorité stratégique.
Or, dans toute analyse rigoureuse, il est essentiel de distinguer entre une décision gouvernementale, une position institutionnelle, une réflexion académique et une opinion publiée dans la presse. En effaçant ces différences, le texte crée l’impression d’une convergence analytique qui, en réalité, n’existe pas. Ce qui apparaît comme une tendance géopolitique émergente n’est rien d’autre que la superposition de discours hétérogènes dont la seule cohérence réside dans l’interprétation que leur attribue l’article lui-même.
Ce que disent réellement les sources
Une lecture attentive des articles mentionnés révèle un décalage évident entre l’interprétation proposée et le contenu réel de ces sources. La plupart des textes publiés dans les médias marocains ne décrivent aucune stratégie officielle visant à remplacer l’Espagne comme partenaire militaire de Washington. Ils se limitent à poser des questions sur les conséquences potentielles d’une crise diplomatique entre les États-Unis et l’Espagne.
Ce type d’exercice appartient au langage habituel de la prospective stratégique : analyser des possibilités, non annoncer des décisions. Transformer ces interrogations en signe d’une ambition géopolitique concrète implique un saut interprétatif qu’aucune déclaration officielle ni aucun mouvement diplomatique ne vient confirmer.
De fait, plusieurs de ces textes introduisent immédiatement des nuances que l’article mentionne à peine : ils soulignent les coûts économiques, les délais techniques et les complexités diplomatiques qu’impliquerait tout transfert d’infrastructures militaires depuis l’Espagne vers le sud du détroit. Lus dans leur intégralité, ces analyses apparaissent davantage comme des exercices de réflexion stratégique sur une conjoncture internationale que comme l’expression d’un projet politique défini. Les interpréter comme des indices d’une manœuvre géopolitique en cours revient à attribuer aux sources une intention qu’elles ne formulent pas elles-mêmes.
La réalité matérielle que la spéculation ignore
Même les articles qui évoquent des installations marocaines comme possibles points logistiques soulignent immédiatement les limites matérielles de cette hypothèse. Les installations américaines de Naval Station Rota ne sont pas simplement un port où accostent quelques navires. Elles font partie d’une architecture militaire profondément intégrée dans le dispositif stratégique de l’OTAN depuis des décennies.
Des destroyers du système Aegis y opèrent, aux côtés d’unités logistiques et d’un ensemble complexe d’infrastructures qui soutiennent les opérations américaines en Europe, en Afrique et en Méditerranée. Déplacer un écosystème militaire de cette ampleur ne serait pas une décision improvisée au gré d’une conjoncture diplomatique. Cela impliquerait des années de planification, des investissements de plusieurs milliards de dollars et une redéfinition complète de l’équilibre militaire sur le flanc sud de l’Alliance atlantique.
À cela s’ajoute la densité institutionnelle et opérationnelle construite autour de Rota depuis plus d’un demi-siècle. La base ne fonctionne pas de manière isolée, mais comme un nœud d’un réseau logistique reliant systèmes de défense antimissile, routes d’approvisionnement naval, accords bilatéraux et mécanismes de coordination au sein de l’OTAN. Reproduire un tel dispositif ailleurs en Méditerranée ne dépendrait pas seulement de la disponibilité d’un port ou d’une localisation géographique favorable, mais d’un long processus d’intégration militaire, juridique et politique.
C’est pourquoi, lorsque certains analystes évoquent un éventuel déplacement stratégique vers le sud du détroit, ils rappellent généralement que la géographie peut offrir des opportunités, mais que les infrastructures stratégiques obéissent à des inerties bien plus profondes. Le général Michael Langley, commandant du dispositif américain pour l’Afrique, a lui-même démenti devant le Congrès en juin 2025 l’existence de tout projet visant à déplacer les bases hors d’Espagne. Ce détail, que Cembrero mentionne seulement à la fin de son article, aurait dû figurer dès le premier paragraphe.
Le bruit idéologique de certains think tanks
La seule sphère où cette hypothèse prend un ton plus radical ne se trouve ni à Rabat ni à Madrid, mais dans certains cercles idéologiques de Washington. Des auteurs liés au Middle East Forum ont ainsi suggéré que les États-Unis devraient renforcer leur coopération militaire avec le Maroc afin de faire pression politiquement sur l’Espagne. Certains textes vont même jusqu’à proposer que Washington reconnaisse la souveraineté marocaine sur Ceuta et Melilla.
Ces propositions relèvent clairement du registre de la tribune idéologique et non de la politique étrangère effective. Cembrero les cite sans avertir le lecteur de ce contexte, ce qui revient à présenter l’éditorial d’un parti comme s’il s’agissait d’un câble d’ambassade.
Il convient pourtant de rappeler que les think tanks font partie d’un écosystème intellectuel où coexistent analyses rigoureuses, agendas politiques et exercices délibérés de provocation stratégique. Leur fonction n’est pas toujours de décrire la réalité, mais d’influencer le débat ou de pousser certaines discussions dans une direction déterminée. Les considérer comme l’indice d’un virage géopolitique imminent revient à leur attribuer une capacité d’anticipation qu’ils possèdent rarement.
La diplomatie marocaine : continuité plutôt qu’opportunisme
Un aspect de l’article de Cembrero mérite toutefois une réponse directe. Le correspondant décrit une série de décisions concrètes et vérifiables de SM le Roi Mohammed VI : l’adhésion du Maroc au Conseil de paix promu par Trump, la participation marocaine à la force de stabilisation envisagée pour Gaza, le silence de Rabat face aux bombardements contre l’Iran ou encore le refus de signer une protestation commune de pays musulmans concernant l’accès aux lieux saints de Jérusalem pendant le Ramadan. Ces faits ne relèvent pas de la spéculation. Ils sont réels.
Ce qui est discutable, en revanche, c’est la lecture qu’en propose Cembrero : celle d’un royaume qui profiterait opportunément de la crise entre Washington et Madrid pour se positionner comme alternative. Cette interprétation ignore que la politique étrangère marocaine suit depuis plusieurs années une ligne de pragmatisme stratégique avec les États-Unis et Israël, bien antérieure à la crise actuelle avec l’Espagne. Les Accords d’Abraham de 2020, que le Maroc a signés en échange de la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara, ont instauré une logique de contreparties qui explique une grande partie des gestes diplomatiques que Cembrero présente aujourd’hui comme des manœuvres de dernière minute. Il ne s’agit pas d’un opportunisme conjoncturel, mais de l’application cohérente d’une stratégie construite sur plusieurs années.
Entre perception et réalité
Au-delà de ces interprétations, la seule constante stratégique demeure la géographie. Le détroit de Gibraltar reste l’un des principaux points de passage du commerce mondial, un corridor maritime par lequel transite une part considérable du trafic énergétique et commercial reliant l’Atlantique à la Méditerranée. C’est précisément pour cette raison que chaque crise internationale affectant cette région alimente de nouvelles spéculations sur l’équilibre stratégique du détroit. Mais les spéculations ne modifient pas les structures profondes qui soutiennent cet équilibre.
En réalité, l’article de Cembrero révèle autre chose que ce qu’il prétend démontrer. Il ne montre pas l’existence d’une stratégie marocaine destinée à remplacer l’Espagne dans le système stratégique occidental. Il met plutôt en lumière la place de plus en plus centrale que le Maroc occupe désormais dans l’imaginaire géopolitique européen. Chaque fois qu’une crise surgit en Méditerranée occidentale, Rabat apparaît dans certains commentaires comme une variable incontournable de toute réflexion sur l’équilibre régional.
Cette présence récurrente ne signifie pas que l’équilibre ait déjà changé. Elle signifie plutôt que certains commencent à imaginer qu’il pourrait changer. Et en géopolitique, comme en journalisme, il convient de ne pas confondre l’imagination stratégique avec la réalité qu’elle prétend décrire.
En définitive, ce que démontre l’analyse de Cembrero n’est pas que le Maroc remplace l’Espagne dans le dispositif occidental. Elle montre plutôt que certains réflexes du journalisme espagnol continuent d’interpréter l’ascension géopolitique du Maroc à travers les catégories de la menace plutôt qu’à l’aide des outils de l’analyse. Et cette confusion, répétée avec suffisamment d’insistance, finit par devenir elle-même un fait géopolitique : le symptôme d »une gêne que le journalisme espagnol n’a pas encore su nommer.